MANUEL ARCHANGEL ROSCIGNA

Cette courte note biographique est tirée du journal libertaire uruguayen « Barrikada » (N°14 de mai 1999. Contact : labarrikada@hotmail.com). Elle concerne uniquement la fin de sa vie et revient sur l’évasion collective de la prison de Punta Carretas où il joua un rôle de premier plan. Bien que venu tardivement d’argentine, ce militant fut une des figures marquantes de l’anarchisme d’action armée en Uruguay.

DE PUNTA CARRETAS AU « BUEN TRATO », SOUS TERRE

Le 18 mars 1931, à 14H30, un tunnel inopportun, parfaitement conçu, bouleverse la ville entière car il ébranle ce qui jusqu’alors était inébranlable. Par celui-ci se produit la fuite de 11 détenus de ce qui fut la prison de Punta Carretas. Le tunnel provient de ce qui s’appelait alors la charbonnerie « El buen trato ». Les rapports d’inspection enregistrent minutieusement l’ahurissante œuvre de 50 mètres de long, un mètre et demi de hauteur (approximativement), un mètre de large, étayée comme il se doit, à plus de 4 mètres de profondeur, tapissé de serpillières, éclairé à la lumière électrique, équipé d’une tuyauterie en zinc pour le changement d’air et doté d’escaliers à ses 2 extrémités.

2 des fugitifs sont rapidement appréhendés aux alentours. Parmi les évadés on trouve les 3 catalans (1) et Vicente Moretti qui sont en relation avec l’attaque du « change Messina » qui se produisit en 1928. La police se doute de qui est derrière tout cela car le trou monumental utilise la seule partie exploitable du pénitencier, le dernier compartiment d’un des sanitaires à coté de la cellule N°72 et de l’atelier de ferronnerie. Ils utilisent comme outil un grand cric de fer et une forte poutre avec laquelle ils soulèvent le sol par en dessous.

En effet une évasion chronologiquement si bien préparée ne peut être qu’à la charge de Miguel Arcangel Roscigna, le grand dirigeant métallurgiste, secrétaire du Comité pro-prisonniers, responsable direct de nombreuses opérations, ouvrier anarchiste de pure souche. A ses cotés agissent Gino Gatti, Lopez Alcides, Enrique Malvinici et José Paz. Pour cette opération rusée, ils possèdent les fonds d’une expropriation réalisée avec Severino Di Giovanni (2).

On ne tarde pas à mettre leurs têtes à prix et ils sont capturés durant une féroce rafle dans un de leurs domiciles, dénoncés par un ancien prisonnier du même pénitencier.

Après plus de 6 années de prison, le 4 mars 37, ils sortent définitivement de Punta Carretas. Leur liberté dure peu, à peine franchi le portail de la prison, ils sont séquestrés par les services secrets et embarqués clandestinement pour l’Argentine. Aux environs de la mi-mars on perd leur trace. Quelques mois après leur disparition un officier livrera confidentiellement un renseignement désagréable au Comité Pro-prisonniers : « Ne vous fatiguez plus, les gars, pour Rosigna et les autres, ils leurs ont appliqué la loi Bazan (3), ils ont été exécutés et coulés au fond du Rio de La Plata. »

Roscigna vécut convaincu qu’il fallait se mouiller pour arracher ses compagnons des douloureuses et sanglantes prisons. Il sera aussi un des premiers disparus de ces années là. Comme l’a dit Gino Gatti de sa vie : « Vue maintenant avec le recul ce fut un véritable poème épique, un chant à la solidarité ». Un appel à la révolution.

NOTES DU TRADUCTEUR :

1) Il s’agit de Tadeo Pena, Pedro Boadas Rivas et Agustin Garcia Capdevilla, 3 jeunes catalans responsables d’une centaine d’attentats et braquages à Barcelone. Ils sont arrivés en Amérique Latine sur les conseils de Durruti qui, avec un groupe d’anarchistes espagnols (dont Ascaso et Jover), a braqué plusieurs banques entre 1924 et 1926 en Caroline (USA), au Mexique, à Cuba, au Chili et en Argentine.

2) SEVERINO DI GIOVANNI est un anarchiste italien, ouvrier typographe. Il fuit le régime fasciste et arrive en Argentine en 1923. A partir de 1926, il participe à de nombreux attentats à l’explosif: contre le consulat d’Italie et d’autres cibles pro-fascistes, contre le consulat US et les intérêts américains lors de l’affaire Sacco et vanzetti. Il mène aussi de nombreux braquages de banques pour financer le mouvement et ses propres activités. Arrêté, il sera jugé et fusillé le 1er février 1931.

3) La « loi Bazan » désigne une pratique courante à l’encontre des anars les plus illégalistes dans l’Argentine des années 20 et 30: les exécutions extra-judiciaires. La police abat les prisonniers anars lors de prétendues « tentatives de fuite » ou lors d’interpellations « violentes » ( les victimes une fois exécutées, on leur glisse une arme dans la main). Cette « loi » porte le nom de son promoteur, le commissaire Fernandez Bazan.

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