Sous cet intitulé, nous publions quelques extraits (pages 23 à 28) de l’introduction du livre « Accion Directa Anarquista : una historia de FAU » (Juan Carlos Mechoso, editorial Recortes, Montevideo, 502 pages). La Fédération Anarchiste Uruguayenne, crée en 1956, fut (et reste) la principale organisation libertaire du pays. Sa participation multiforme à la vie sociale, politique et syndicale de l’Uruguay dans les années 60 et 70 fut importante. Elle fut durement réprimée à l’arrivée de la dictature en 1973. Ses structures (y compris son bras armé et clandestin, l’Organisation Populaire Révolutionnaire 33) furent désarticulées. De nombreux militantEs furent emprisonnés, torturéEs, certaines exécutéEs… Elle resurgit progressivement après la fin de la dictature en 1984.
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LA GREVE FRIGORIFIQUE (1) DU CERRO (2), FEVRIER-MARS 1916. ASSASSINAT DE L’OUVRIER MELANIO GAROS.
Cette grève fut décrétée par les ouvriers en raison de la tentative patronale de réduire les salaires. La grève fut combative et conta avec l’appui total de la corporation. Il y eut une forte répression policière qui eut pour conséquence l’assassinat de l’ouvrier Melanio Garos. Le Comité Ouvrier, qui était chargé de la réorganisation de la FORU, sortit un manifeste en relation avec cet assassinat. On y lit : « La police de Montevideo, dont l’impudente partialité s’est manifestée dans les iniques incidents de ces derniers jours, contre les ouvriers sans défense du frigorifique « Montevideo », est l’unique responsable du lâche assassinat dont a été victime l’ouvrier gréviste Melanio Garos, perpétré par l’un des misérables traîtres, armés par l’entreprise, à qui la police a donné carte blanche pour assassiner des grévistes sans responsabilité judiciaire… Pour nous, pour les nôtres, nous jurerons lors de l’inhumation que, comme le camarade qui s’en est allé, nous perdrons la vie avant de perdre la grève. » (in D’Alesandro, Historia de la izquierda uruguaya 1911-1918, p. 66)
Un problème pratique important fut, pour les grévistes, d’arrêter les bouchers qui étaient amenés par le vapeur qui venait de la vieille ville. Dans un premier temps, à travers la propagande et quelques menaces, on empêcha que beaucoup d’entre eux n’entrent travailler dans les frigorifiques. Comme cela commençait à ne plus être efficace on prépara, au nom des travailleurs frigorifiques, la demande de solidarité à la Société des travailleurs de La Baie : « Ne pas conduire dans vos embarcations les travailleurs qui viennent effectuer des taches en substitution des grévistes ». La mesure solidaire fut totalement effective. « Depuis le Cerro la police informa : « Aucun ouvrier n’est embarqué faute de canots et de vapeurs » (in D’alesandro, op. cité, p.66)
Cette lutte se termina par le triomphe total des travailleurs. Ils obtinrent les revendications économiques exigées et le retour au travail de tous les grévistes. (…)
GREVE DES TRAMINOTS ET CONDUCTEURS D’AUTOS ASSASSINAT DE L’OUVRIER FLORO FERRARA
Dans cette grève, il y a une attaque du patronat contre l’existence même de la société de résistance. Il ne veut pas la reconnaître car : « Ce sur quoi les entreprises ne paraissent pas disposées à céder d’aucune manière, c’est sur la reconnaissance de la Société de Résistance. De telles Sociétés sont regardées comme des éléments d’indiscipline dans les rangs du personnel… » (Journal El Dia, 4 août 1918)
La FORU réalise une manifestation le 04 août avec une affluence massive.
Les tramways circulent gardés par des soldats. De combatifs piquets de grévistes caillassent quelques tramways.
Le 08 août, un soldat tire sur des grévistes qui sortent arrêter le fonctionnement des tramways. Comme conséquence meurt l’ouvrier Floro Ferrara.
Le 09 août, il y a des affrontements et des tirs entre travailleurs en grève et la force répressive. Cela se produit au moment de l’enterrement de l’ouvrier assassiné Floro Ferrara. Durant cet événement, il y a un meeting où prennent la parole : Miramar pour la FORU, Frugoni, Maria Collazo et Julia Arévalo entre autres.
La FORU se résout à aller à la grève générale pour une durée indéterminée. La grève commence le lundi 12 août et rassemble de nombreuses corporations en situation de conflit ou de pré-conflit.
Un meeting a lieu Place de l’indépendance, y parle Maria Collazo, entre autres orateurs.
GREVE GENERALE ET
ASSASSINAT DU TRAVAILLEUR MARIO RODRIGUEZ
La grève générale se déroule du 12 au 15 août. Malgré la brutale et sanglante répression les ouvriers maintiennent leur combativité et fermeté.
Au croisement des rues Paysandù et Rondeau est assassiné le travailleur Mario Rodriguez, jeune de 22 ans, ouvrier horloger.
A la fin de la grève générale, la FORU déclare : « Par résolution des corporations au nom desquelles nous nous exprimons, la FORU donne pour terminée la grève générale, en déclarant que s’il est bien certain que l’état de siège n’a pas été déclaré officiellement, il existe de fait puisque la soldatesque a envahi les rues de Montevideo d’une telle manière que sur les 19 000 hommes qui forment l’armée nationale, 15 000 sont en train de garder les rues de la capitale de l’Uruguay comme si en réalité une révolution avait éclaté. Quels moments !!! En réalité, la révolution devrait avoir été faite, devrait se faire ; le peuple uruguayen a été outragé dans sa dignité, on a foulé aux pieds ses droits et c’est le seul qui devait les revendiquer au moyen de sa force souveraine quand l’Etat, par la force des baïonnettes, piétine les libertés civiles, condamnant le peuple uruguayen à se soumettre par la faim à l’exploitation des entreprises étrangères. Mais le prolétariat uruguayen, qui doit seulement compter sur ses propres forces, n’est pas préparé à faire cette révolution économique qui doit sauver les peuples de l’inique exploitation capitaliste que garantit l’Etat au moyen de la forces brute des armes homicides qui étouffent avec la mort le cri revendicatif des peuples. Pour cela, en donnant pour terminée la grève générale, la grève des traminots, des ouvriers maritimes et charbonniers continuant, elle [la FORU] exhorte le peuple uruguayen, sans distinction de classe ni d’idées, à ce que, veillant sur la souveraineté populaire aujourd’hui piétinée par les représentants de ce pays, il concourt au meeting de rue le samedi 17 du mois courant à 20 heures. Que le peuple n’oublie pas !!! »
LA NOUVELLE CONJONCTURE
Peu après viendront des problèmes nouveaux : la fin de la guerre mondiale, la révolution russe. Ce dernier événement aura un fort effet mondial au niveau des travailleurs. L’organisation de la Troisième Internationale, ses 15 points et ensuite ses 21 conditions ; l’Internationale Syndicale rouge.
Dans l’anarchisme ici, comme en Espagne, en Argentine et dans d’autres lieux, l’événement révolutionnaire russe, au début, éveilla de profondes sympathies. Serait-ce le début de la chute du monstre capitaliste ? Serait-ce l’arrivée de l’heure prolétarienne ? Mais, très vite, on commença à percevoir que l’orientation et les méthodes ne conduisaient pas au port rêvé.
L’événement russe eut un impact dans la FORU (comme dans la FORA). Il donna naissance à des divisions et, finalement, se constitua un autre regroupement syndical en 1923 : l’Union Syndicale Uruguayenne. Mais ce nouveau regroupement établit aussi dans sa carte fondamentale une orientation anarcho-syndicaliste et n’accepta pas la proposition communiste de se lier organiquement avec l’Internationale Rouge.
De toutes façons, cette situation occasionna un affaiblissement important du mouvement ouvrier, de sa capacité de réponse. Elle diminua sa capacité à préserver et approfondir ses conquêtes.
Il y eut, en 1927, des tentatives comme celle du « Bloc d’Unité Ouvrière » qui ne prospérèrent pas initialement et qui, ensuite, se concrétisent en 1929 dans la création de la CGTU.
Même dans ces conditions défavorables, avec un affaiblissement général du mouvement ouvrier, nombreuses sont les grèves qui ont lien dans ces années là. Beaucoup ont une importance réelle. Il y a même une grève générale. En 1927 se déchaîne une répression contre des locaux et des militants ouvriers et la FORU décrète une grève générale de 24 heures.
Il y eut des tentatives désespérées et enthousiastes de réorganisation de la FORU et quelque chose fut obtenu. On se lança dans de nouvelles luttes avec quelques conquêtes partielles comme résultat.
Le courant anarchiste eut un objectif constant durant toute cette période avec la campagne pour la liberté de Sacco et Vanzetti. Cette campagne culmina avec le gigantesque meeting juste avant l’assassinat des martyrs de Boston : « Les gens remplissaient la Place de l’indépendance, les rues d’accès et dans certaines d’entre elles, comme celle du 18 Juillet, la foule compressée occupait plusieurs pâtés de maisons sans pouvoir s’en approcher… ». Il fut précédé et suivi par une grève qui fut décrétée depuis la propre tribune du meeting.
FORTE PRESENCE DE L’ANARCHISME D’ACTION ARMEE
Diminué le potentiel de la FORU et de l’USU, quasi-absent ses exemplaires et héroïques luttes classistes, l’anarchisme fait irruption avec une autre de ses expressions : celle des groupes d’action directe armée.
Dans cette même année 1927 se produit l’épisode de la boulangerie « Estrella del norte » du quartier la Teja. Dans celui-ci un groupe de travailleurs anarchistes répondent au défi d’un patron anti-syndicat qui, méprisant l’organisation corporative, travaille avec un personnel qui lui aussi ne reconnaît pas le syndicat. Le fait laisse 2 morts, 2 blessés et plusieurs anarchistes détenus. Le motif est désigné comme « représailles pour questions corporatives ».
Le scandale que produit à Montevideo l’arrivée de la figure la plus éminente de l’anarchisme d’action armée : Roscigna qui arrive accompagné des frères Moretti. La presse en fait tout un roman. Ils étaient là-bas… ils s’en sont allés par ici…ils viennent d’intervenir dans un braquage en Argentine, contre le payeur de l’Hôpital Rawson. Un policier est mort. Malgré la terrible alarme de la police, avec la solidarité de compagnons libertaires et d’amis, ils arrivent à Montevideo sans problèmes et mettent la main à la pâte.
Il était difficile que dans les réunions fraternelles entre libertaires ne surgisse pas un commentaire sur la figure mythique qu’était Miguel Arcangel Roscigna. Les références étaient toujours accompagnées de respect, d’admiration et de grande sympathie. Quand arrivaient des délégations argentines, c’était des thèmes qui se savouraient des nuits entières.
L’historique et tragique assaut à la maison de change Messina en 1928. Episode sur lequel il a déjà été tant écrit. Les 3 morts, la fusillade, la fuite des anarchistes intervenants.
Les faits liés à l’omnibus « El deseado » en 1929. Faits dont furent protagonistes des militants liés au fort Syndicat Unique de l’Automobile et qui sont en relation avec des actions de « représailles corporatives ». 2 morts, 3 anarchistes prisonniers et plusieurs brutalement torturés.
Cette expropriation au Frigorifique National en 1931. L’interception du payeur qui venait dans un camion du frigorifique accompagné par son chauffeur et un garde. Ils arrêtèrent le camion à coups de feu. Viendront ensuite des rafles, des détentions d’anarchistes et un procès sans fondement aucun, donnant lieu pour cela à des pressions policières sur les témoins. 2 militants étrangers aux faits sont prisonniers durant 9 mois.
Et cette évasion, construite sur la base de sacrifices et de solidarité. Celle de Punta Carretas. La charbonnerie « El buen trato » et Gino Gatti. Tout fut réalisé avec une grande précision et avec la technique « de l’extérieur vers l’intérieur ». Est ici présent un sentiment profond de se mettre en jeu pour les compagnons prisonniers. Le projet fut conçu au sein du comité pro-prisonniers en Argentine et compta avec toute l’énergie de Roscigna.
C’était un tortionnaire reconnu. L’impunité lui avait permis de déployer la cruauté. C’était le commissaire Luis Pardeiro. C’était l’année 1932 et l’auto dans laquelle voyageait le bourreau fut criblée de balles par 3 anarchistes d’action armée. Une partie de la masse encéphalique de Pardeiro resta dans la voiture. Il n’y avait pas de précédent de ce type d’action en Uruguay. Il s’agissait de « faire justice » devant les tabassages et tortures auxquelles étaient soumis les anarchistes. La gifle de Pardeiro à Rosigna paraît avoir joué son rôle.
Les Ortells (3) et la fusillade de Paso del Molino en 1933. On dit que la police reçut la quantité de pertes la plus importante de son histoire dans cet épisode. La fusillade eut lieu en plusieurs endroits du quartier, maisons particulières, coins de rues, commerces. Un policier qui venait en moto renversé d’un seul tir. Retranchement dans des combles, longue et héroïque résistance face à une puissance de feu inégale. Tout l’épisode fut une véritable bataille qui laissa 6 morts : 5 policiers et un anarchiste (4).
NOTES DU TRADUCTEUR :
1) LES FRIGORIFIQUES : Les frigorifiques désignent des entreprises industrielles regroupant abattoirs, chambres froides pour stocker la viande et conserveries. Ils jouèrent et continuent à jouer un rôle très important dans l’économie uruguayenne, basée essentiellement sur l’agriculture et l’élevage et sur l’exportation des produits issus de ces secteurs d’activité.
2) EL CERRO : Quartier ouvrier de Montevideo situé sur l’unique colline (« cerro » en espagnol) de la ville. On trouvait la plupart des frigorifiques dans (ou à proximité immédiate de) ce quartier. Les ouvriers et petits employés des frigorifiques étaient très nombreux à y vivre.
3) LOS ORTELLS : Il s’agit des 2 frères Ortell, José et Gabino, de nationalité espagnole. Ils sont impliqués avec 2 autres personnes dans la longue fusillade qui a eu lieu, à la suite du braquage foiré de la demeure d’un propriétaire de loterie et de salles de jeu clandestines, le 20 novembre 1933 dans le quartier du Paso del Molino. Ils furent tout 2 arrêtés. Rares sont les informations que nous avons pu trouver sur eux. Il semble qu’il aient été liés à la mouvance des anarchistes expropriateurs.
4) Il semble que Pedro Valdivieso Montiel, un des membres de la bande, se soit suicidé d’une balle alors qu’il était encerclé. Nous n’avons pas non plus d’informations sur son parcours. Au vu de ce texte, il semble avoir été lié lui aussi au mouvement anarchiste.
Ce texte peut librement être reproduit et diffusé en citant son origine (Syndicat Intercorporatif Anarchosyndicaliste de Caen) et notre adresse (BP 257 14013 Caen cedex, France ou s.ia@laposte.net)
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