15 mars 2002, plus ça change, plus c'est pareil!

On ne perdra pas beaucoup de temps pour récapituler les événements du 15
mars 2002.

Le Collectif Opposé à la Brutalité Policière (C.O.B.P.) a organisé une
manifestation pour souligner la sixième Journée Internationale contre la
Brutalité Policière qui a atiré près de 500 personnes. La manifestation
avait comme point de départ le Carré Berri, au centre-ville de Montréal,
autrefois reconnu comme un lieu de rendez-vous pour punks, jeunes
marginalisés et voyageurs "alternatifs". Après plus d'une heure d'attente à
écouter de la musique et des discours(pas très inspirants ni inspirés
malheureusement...), la marche s'est mise en branle direction ouest, as
usual. Une fois devant le Quartier Général de la police, des squeegee punks
se sont mis à "laver" les vitres de l'édifice. Quelques vitres ont brisés et
une auto-patrouille a été graffité.

Dix à vingt minutes plus tard, isolés devant un Palais de Justice fermé pour
la soirée et dans un quartier, le Vieux-Montréal, (...qui est aussi "fermé"
le soir), 371 manifestantEs se sont faits arrêtés. Il s'agit d'une opération
quasi-routinière pour la police, qui utilise régulièrement la tactique de
l'encerclement face à des manifestations autonomes à Montréal depuis la fin
des années 90. Ce qui est exceptionel du 15 mars 2002, c'est que plus de 300
personnnes ont été prises dans le filet, ce qui classe cette opération
répresssive comme la 3ième plus grosse de l'histoire récente du Québec,
derrière seulement les arrestations de la Crise d'Octobre(1970) et ceux du
Sommet des Amériques(2001).

On pourrait maintenant se casser la tête avec les mille questions tactiques
reliées aux arrestations. Que c'est-il passé avec l'équipe de sécurité de
C.O.B.P.? Pourquoi est-ce que le C.O.B.P. n'a pas fait part de l'avis de
dispersion de la police à l'ensemble de la marche? Que faisions-nous toutEs
seulEs dans le Vieux-Montréal? Pourquoi que depuis des mois, des black
bloceux trainent des roches, des billes et des cocktails molotovs sur eux et
elles à chaque manifestation sans jamais les utiliser? Alors que ces
questionnements, remises en question et débats tactiques méritent d'être
abordés, nous pensons qu'avant tout, le problème fondamental du 15 mars 2002
et de plusieurs autres manifestations autonomes et "radicales" est
POLITIQUE. Et c'est là-dessus que nous allons concentrer nos efforts dans ce
texte.

Une stratégie politique sclérosée

Sommes-nous les seulEs à remarquer qu'à chaque 15 mars c'est un peu la même
histoire. Le chat policier poursuit la souris militante à travers la ville
pour savoir "à qui sont les rues?". D'accord, les rôles peuvent être parfois
renversés, mais la dynamique de base reste la même. Nous pensons que cette
voie est érronnée. Les 15 mars ne devraient pas être des défis tactiques
entre militantEs combattantEs de la rue et policiers. Au lieu, cette journée
devrait être une journée de solidarité et de force populaire. Une journée de
solidarité avec les victimes de la brutalité policière et une démonstration
d'une force populaire anti-policière et anti-autoritaire. Des activités en
tout genre devraient avoir lieu à travers la semaine du 15 mars; des soirées
d'informations, des débats politiques et des activités culturelles, sociales
et sportives sont tous réalisables et permettraient d'attirer des sections
plus larges des classes populaires dans nos luttes. Bien sûr, ceci se
réalise déjà, mais l'activité actuelle est largement insuffisante. Encore,
il ne revient pas au C.O.B.P. seul d'assumer cette tâche(comme ça a été le
cas dans le passé). Il est plutôt souhaitable que des groupes
communautaires, des groupes politiques, des associations étudiantes, des
comités de quartiers etc. se joignent en solidarité à la Journée(Semaine?)
Internationale contre la Brutalité Policière.

La manifestation elle-même devrait être beaucoup plus grande et surtout plus
diversifiée. Bien sûr l'intensité de la répression employée par le service
de police de Montréal depuis quelques années joue beaucoup pour ce qui est
du faible taux de participation(env. 500 personnes, ce qui n'est pas
beaucoup quand on pense aux milliers de personnes qui sont touchées par le
fléau policier à chaque année). Par contre, nous croyons que c'est le type
de manifestation qui se produit le 15 mars qui influence sa composition. En
fait, à chaque année nous avons droit à une manifestation dénonciatrice,
enragée(très bien) et ...spectaculaire(moins bien). Il est tout à fait
normal qu'un manifestation du 15 mars servent à dénoncer les cas d'abus
policiers. Toutefois, c'est une erreur de faire un spectacle, une mise en
scène, de cette dénonciation. Etait-il vraiment nécessaire qu'on nous amène
devant le Palais de Justice(le lieu des arrestations) pour nous apprendre
qu'un flic fait face à des charges d'agression sexuelle?

Dénoncer les injustices et les abus de ce monde de façon spectaculaire,
c'est joué la carte des mass-médias et en bout de ligne le jeu de nos
dirigeants. Si nous jouons à la perfection notre "rôle" de manifestantEs
légitimes, c'est à dire garder l'ordre, sourire pour les caméras et ne pas
trop débalancer l'équilibre social actuel, nous avons une (petite) chance de
gagner le jeu. Il est clair que ce n'est pas la stratégie qu'adopte
C.O.B.P.(du moins pas consciemment) et tant mieux. Ils refusent la présence
des médias, critiquent radicalement la police, l'Etat et le capitalisme et
attirent des gens qui n'aiment pas sourire pour les caméras lors de
manifestations. Par contre, à chaque 15 mars, de par le choix du
trajet(centre-ville) et le besoin de viser des cibles "symboliques" qui
représentent la brutalité policière(comme le Palais de Justice), le
C.O.B.P., malgré ses intentions, se fait prendre à chaque année devant une
situation où il doit se mesurer à la police sur le terrain du spectacle
médiatique. Ne nous faisons pas d'histoires, nous ne gagnerons jamais une
bataille pour l'opinion publique, nous anarchistes, activistes et jeunes de
la rue, face aux policiers, qui en plus d'être vu comme des protecteurs
civiques ont aussi une main-mise sur ce qui se publie dans le mass-médias.

Nous pensons que les 15 mars devraient avoir lieu dans nos quartiers
populaires, loin des symboles de la répression mais plus près des gens avec
lequel nous devons nous lier pour lutter. Il est peut-être moins
spectaculaire de dénoncer la brutalité policière sur la rue Ontario que
devant le Palais de Justice, mais à moyen et à long terme, nous en sortirons
gagnanEs. Bien sûr, l'attention médiatique resterait. Mais notre message,
même s'il est déformée dans les médias, pourra atteindre, et ce de façon
directe, au moins les résidantEs du quartier. La question de la sécurité se
pose aussi. La police serait-elle capable d'arrêter 371 personnes dans
Hochelaga-Maisonneuve? On ne pense pas. Et à la limite, s'il y avait des
centaines d'arrestations, quelle serait la réaction des gens du quartier?

La mobilisation est un problème de fond lors des manifestations de la
Journée Internationale contre la Brutalité Policière. À chaque année, des
militantEs du C.O.B.P. ainsi que des militantes proches de C.O.B.P. se
lancent dans des campagnes de mobilisation d'envergure. On se dit tout le
temps: "Cette année on va sortir du milieu militant, punk, jeune
et...blanc. On va aller chercher des gens des communautés noires, arabes et
latinos; des gens moins marginalisés, plus âgés, moins réprimés mais
conscients des problèmes de la répression et de la brutalité policière..."

Force est de constater que nous avons jamais réussi. Par contre, il ne faut
pas penser que des liens n'ont pas été faits en dehors du ghetto militant.
Cette année, La Kabataang(regroupement de jeunesse philipienne) a donnée son
appui à la marche comme d'autres l'ont fait. Malheureusement, on doit
constater qu'ils et elles ne sont pas venuEs en grand nombre. Nous pensons
que ce n'est pas à cause d'un manque de solidarité, mais simplement qu'ils
et elles ont pensé que le risque d'arrestation était trop grand. Il est un
peu ironique d'inviter des victimes de répression et de brutalité policière
à une manifestation des plus répressives et brutales! Seulement les plus
décidéEs à faire face à la répression de nouveau et ceux qui peuvent se le
permettre(légalement) s'y présentent. C'est une faiblesse politique et
tactique(on s'en sort pas). Alors que le 15 mars devrait donner du pouvoir
et du courage aux victimes de la brutalité policière et aux opposants de
l'ordre autoritaire, l'effet est un peu le contraire; c'est la peur et
l'impuissance qui s'instalent. Bien sûr la police a une très grande part à
jouer dans ce revirement de la situation. Par contre, nous croyons que nos
buts politiques et tactiques sont aussi déterminants. Notre but est-il de
montrer que nous sommes des anarchistes et des activistes prêtEs à affronter
seulEs, roches dans les poches, un équipe répressive de luxe ou est-il
d'établir un lieu et un moment dans l'année où un plus grand nombre de gens
qui en ont ras-le-bol de la police et de l'autorité peuvent s'unir et se
donner du pouvoir contre ce fléau répressif qu'ils et elles vivent à tous
les jours, à travers l'année? Nous pensons, sans aucun doute, que le choix à
prendre est le second.

Pas perdre de vue les causes du problème

On aimerait rendre clair que ce texte ne vise pas à dénoncer ou à se
désolidariser avec le C.O.B.P. et les militantEs qui participent aux '15
mars" à chaque année. Dans le climat ultra-sécuritairede la nouvelle ère
anti-terroriste, il est hautement louable de s'opposer à la brutalité
policière, la répression et l'ordre autoritaire. On se doute que nos
camarades doivent partager notre désir de rendre cette lutte plus forte,
large et diversifiée. On ne veut pas jeter le blâme sur une personne ou un
groupe en particulier pour ce qui s'est passé le 15 mars 2002.

Il ne faut pas perdre de vue que le problème fondamental des '15 mars" vient
des policiers et non de notre camp. Les pratiques de la police de Montréal
doivent être vigoureusement dénoncer comme ça a été le cas dans les jours
qui ont suivi le 15 mars 2002. Lettres aux quotidiens(même s'ils sont
bourgeois), conférences de presse et simples conversations dans l'autobus,
dans le quartier, au travail ou à l'école...nous avons la responsabilité de
mettre de la lumière sur les pratiques abusives et illégales de la police.
Encore plus, nous devons faire ressortir le côté politique de leur
répression. Avec plus de mille arrestations politiques depuis 5 ans, force
est de constater que la police de Montréal cherhe plus à arrêter des
personnes qui ont une soif de justice sociale que les violeurs, tueurs et
autres mange-mardes de notre société.

Il faut continuer à s'opposer à ce régime de terreur politique. Ce qu'il
faut cesser, c'est de s'enfoncer dans la spirale du chat et de la souris.
Aucune tactique de combat de rue ne saura nous sortir de cette impasse
répressive. Ce n'est pas deux fois plus de roches et de bouteilles qu'ils
nous faut, mais bien deux fois plus de monde!

Aussi, les activistes politiques ne devront pas trop se frustrer et entrer
dans un combat indéfini contre la police(qui serait difficile de gagner au
point où nous sommes aujourd'hui). L'anarchisme n'est pas (seulement) une
idéologie de combat pour ceux et celles qui n'aiment pas les cochons. C'est
une idéologie libertaire néé de la lutte de classe qui cherche à renverser
cette société de classe, cette société où règne l'inégalité économique et
sociale entre les riches et les pauvres. La police est le bras armé (avec la
vraie armée) de l'État, l'institution de contrôle social de la classe
dominante. Tout en tenant compte des assauts directs qu'il porte contre
nous(comme les arrestations et la brutalité policière) et en donnant notre
appui aux gens qui les subissent(ce que fait essentiellement le C.O.B.P.),
il faut réorienter la lutte contre la police en une lutte révolutionnaire,
une lutte anti-capitaliste. Les classes populaires doivent commencer dès
aujourd'hui à s'organiser sur les lieux de production matériels, sociaux,
culturels et intellectuels(là où nous travaillons et étudions), sur les
lieux de vie commune(dans les logements, les quartiers, les transports en
communs etc.) ainsi que dans la sphère de la consommation(lutter contre les
rakets des supermarchés, de Hydro-Québec, de Bell Canada etc). À ce moment,
nos manifestations deviendront justement des manifestations, des expressions
de mouvements sociaux plus larges, plus forts et plus encrés dans les luttes
permanentes du prolétariat.

La mise en action de ces pratiques révolutionnaires fera resurgir
constamment le problème de la répression policière. Ce qui fait
qu'inévitablement, nous devrons faire face à la police et se montrer plus
fortEs qu'eux. Sauf que, si nous réussissons à bâtir un front libertaire
large qui s'oppose à la police via la lutte de classe, les "15 mars" ne
seront plus des occasions pour jouer au chat et à la souris, mais bien de
montrer qui sont les "maîtres"(de notre destiné) et qui sont les chiens.

Groupe anarchiste Bête Noire (NEFAC), mars 2002