Partie Générale - Plate-forme d'organisation des communistes libertaires

1. La lutte des classes, son rôle et son sens.

Il n'y a pas d'humanité UNE. Il y a une humanité des classes: esclaves et maîtres.

De même que toutes celles qui l'on précédée, la société capitaliste et bourgeoise de nos temps n'est pas une. Elle est divisée en deux camps très distincts, se différenciant socialement par leur situation et leur fonction: le prolétariat (dans le sens étendu du mot) et la bourgeoisie.

Le sort du prolétariat est, depuis des siècles, celui de porter le fardeau d'un labeur physique pénible, dont les fruits reviennent cependant, non pas à lui mais à une autre classe privilégiée, détentrice de la propriété, de l'autorité et des produits de la culture (science, instruction, etc..): la bourgeoisie. L'asservissement social et l'exploitation des masses laborieuses forment la base sur laquelle repose la société moderne, sans laquelle cette société ne pourrait pas exister.

Ce fait engendra une lutte des classes séculaire, prenant tantôt un caractère ouvert et violent, tantôt une allure insensible et lente, mais dirigée toujours, quand au fond, vers la transformation de la société actuelle en une société qui répondrait aux besoins, aux nécessités et à la conception de la justice des travailleurs.

Toute l'histoire humaine représente dans le domaine social une chaîne ininterrompue de luttes que les masses laborieuses menèrent pour leurs droits, leur liberté et une vie meilleure. Cette lutte des classes fut toujours dans l'histoire des sociétés humaines le principal facteur qui détermina la forme et les structures de ces sociétés.

Le régime social et politique de tout pays est avant tout le produit de la lutte des classes. La structure donnée d'une société quelconque nous montre l'état où s'est arrêtée et où se trouve la lutte des classes. Le moindre changement dans la situation mutuelle des forces de classe en lutte produit incessamment des modifications dans les tissus et les structures de la société.

Telle est la portée générale, universelle et le sens de la lutte des classes dans la vie des sociétés de classes.

2. Nécessité d'une révolution sociale violente

Le principe d'asservissement des masses par la violence constitue la base de la société moderne. Toutes les manifestations de son existence - l'économie, la politique, les relations sociales - reposent sur la violence de classe dont les organes de service sont, l'autorité, la police, l'armée, le tribunal. Tout dans cette société chaque entreprise prise isolément, de même de tout le système d'état, n'est que le rempart du capitalisme où l'on a constamment l'oeil sur les travailleurs, où l'on tient toujours prêtes les forces destinées à réprimer les travailleurs menaçant les fondements ou même la tranquillité de la société actuelle.

En même temps, le système de cette société maintient délibérément les masses laborieuses dans un état d'ignorance et de stagnation mentale: il empêche par la force le relèvement de leur niveau moral et intellectuel, afin d'en avoir plus facilement raison.

Les progrès de la société moderne, l'évolution technique du capital et le perfectionnement de son système politique, fortifient la puissance des classes dominantes et rendent de plus en plus difficile la lutte contre elles, faisant, ainsi, reculer le moment décisif de l'émancipation du travail.

L'analyse de la société moderne nous amène à la conclusion qu'il n'y a que la voie de la révolution sociale violente pour transformer la société capitaliste en une société de travailleurs libres.

3. L'anarchisme et le communisme libertaire

La lutte des classes créée par l'esclavage des travailleurs et leurs aspirations à la liberté fit naître dans les milieux des opprimés l'idée de l'anarchisme: l'idée de la négation du système social fondé sur les principes de classes et de l'État, et de son remplacement par une société libre et non-étatiste des travailleurs s'administrant eux-mêmes.

L'Anarchisme naquit donc, non pas des réflexions abstraites d'un savant ou d'un philosophe, mais de la lutte directe menée par les travailleurs contre le capital, des besoins et des nécessités des travailleurs, de leurs applications vers la liberté et l'égalité, aspirations qui deviennent particulièrement vives aux meilleures époques héroïques de la vie et de la lutte des masses laborieuses.

Les penseurs éminents de l'anarchisme, Bakounine, Kropotkine et d'autres n'ont pas créé l'idée d'anarchisme mais, l'ayant trouvée dans les masses, ont simplement aidé par la puissance de leur pensée et de leurs connaissances, à la préciser et à la répandre.

L'anarchisme n'est pas le résultat d'oeuvres personnelles ni l'objet de recherches individuelles.

De la même façon, l'anarchisme n'est nullement le produit d'aspirations humanitaires. L'humanité "une" n'existe pas. Toute tentative de faire de l'anarchisme l'attribut de toute l'humanité telle qu'elle est actuellement, de lui attribuer un caractère généralement humanitaire, serait un mensonge historique et social qui aboutirait infailliblement à la justification de l'ordre actuel et d'une nouvelle exploitation.

L'anarchisme est généralement humanitaire uniquement dans le sens que les idéaux des classes laborieuses tendent à rendre saines la vie de tous les hommes, et que le sort de l'humanité d'aujourd'hui ou de demain est lié à celui du travail asservi. Si les masses laborieuses sont victorieuses, l'humanité toute entière renaîtra. Si elles ne vainquent pas, la violence, l'exploitation, l'esclavage, l'oppression régneront comme auparavant dans le monde...

La naissance, l'épanouissement la réalisation des idéaux anarchistes ont leurs racines dans la vie et la lutte des masses laborieuses et sont inséparablement liés au sort de ces dernières.

L'anarchisme aspire à transformer la société bourgeoise et capitaliste en une société qui assurerait aux travailleurs les produits de leurs travail, la liberté, l'indépendance, l'égalité sociale et politique. Cette autre société sera le communisme libertaire. C'est dans le communisme libertaire que trouvent leur pleine expansion la solidarité sociale et la libre individualité, et que ces deux idées se développent en parfaite harmonie.

Le communisme libertaire estime que l'unique créateur des valeurs sociales est le travail, physique et intellectuel, et pas conséquent que seul le travail a le droit de gérer toute la vie économique et sociale. C'est pourquoi il ne justifie ni n'admet en aucune mesure l'existence des classes non laborieuses.

Tant que ces classes subsisteront en même temps que le communisme libertaire, ce dernier ne reconnaîtra pas de devoir envers elles. Ce ne sera que lorsque les classes non laborieuses se décideront à devenir productives et voudrons vivre dans la société communiste aux même conditions que tous les autres qu'elles y prendront une place analogue à celles de tout le monde, c'est-à-dire celle des membres libres de la société jouissant des même devoirs que tous les autres membres laborieux.

Le communisme libertaire aspire à la suppression de toute exploitation et de toute violence, aussi bien contre l'individu que contre les masses. Dans ce but, il établit une base économique et sociale qui unifie en un ensemble harmonieux toute la vie économique et sociale du pays, assure à tout individu une situation égale à celle des autres, et apporte à chacun le maximum de bien-être. Cette base est la mise en commun sous forme de socialisation, de tous les moyens et instruments de production (industrie, transports, terre, matières premières, ...) et l'édification d'organismes économiques sur le principe de l'égalité d'auto-administration des classes laborieuses.

Dans les limites de cette société autogérée des travailleurs, le communisme libertaire établit le principe d'égalité de la valeur et des droits de tout individu (non pas de l'individualité "en général", ni non plus de "l'individualité mystique ou du concept de l'individualité, mais de l'individu concret).

C'est de ce principe d'égalité, et aussi de ce que la valeur du travail fourni par chaque individu ne peut être mesurée ni estimée que découle le principe fondamental économique, social et juridique du communisme libertaire: "De chacun selon ses moyens, à chacun selon ses besoins".

4. La négation de la démocratie

La démocratie est une des formes de la société capitaliste et bourgeoise.

La base de la démocratie est le maintien de deux classes antagonistes de la société moderne: celle du travail et celle du capital, et leur collaboration sur le fondement de la propriété capitaliste privée. L'expression de cette collaboration est le parlement et le gouvernement national représentatif.

Formellement, la démocratie proclame la liberté de la parole, de la presse, des associations, tant qu'elles ne contestent pas les intérêts de la classe dominante, c'est-à-dire, la bourgeoisie.

La démocratie maintient intact le principe de la propriété capitaliste privée. Par là-même, elle laisse à la bourgeoisie le droit de tenir entre ses mains toute l'économie du pays, toute la presse, l'enseignement, la science, l'art, ce qui en fait, rend la bourgeoisie maîtresse absolue du pays. Ayant le monopole dans le domaine de la vie économique, la bourgeoisie peut établir son pouvoir illimité aussi dans le domaine politique. En effet le gouvernement représentatif, le parlement, ne sont, dans les démocraties, que des organes exécutifs de la bourgeoisie.

Par conséquent, la démocratie n'est que l'un des aspects de la dictature bourgeoise, voilée sous des formules trompeuses de libertés politiques et de garanties fictives.

5. La négation de l'autorité

Les idéologues de la bourgeoisie définissent l'État comme l'organe régularisant les relations complexes politiques civiles et sociales entre les hommes au sein de la société moderne, protégeant l'ordre et les lois de cette dernière. Les anarchistes sont parfaitement d'accord avec cette définition, mais ils la complètent en affirmant qu'à la base de cet ordre et de ces lois se trouve l'asservissement de l'énorme majorité du peuple par une minorité insignifiante, et que c'est à cela précisément que sert l'État.

L'État est, simultanément, la violence organisée de la bourgeoisie envers les travailleurs et le système de ses organes exécutifs.

Les socialistes de gauche et, en particulier, les bolcheviks considèrent eux aussi l'autorité et l'État bourgeois comme des serviteurs du capital. Mais ils estiment que l'autorité et l'État peuvent devenir, entre les mains de partis socialistes, un moyen puissant dans la lutte pour l'émancipation du prolétariat. Pour cette raison ces partis sont pour une autorité socialiste et un État prolétarien. Les uns veulent la conquête du pouvoir par des moyens pacifiques, parlementaires (les sociaux démocrates); les autres par la voie révolutionnaire (les bolcheviks, les socialistes, révolutionnaires de gauche).

L'anarchisme considère ces deux thèses comme foncièrement erronées, néfastes pour l'oeuvre d'émancipation du travail.

L'autorité est toujours liée à l'exploitation et à l'asservissement des masses populaires. Elle naît de cette exploitation, où elle est créée dans les intérêts de cette dernière. L'autorité sans violence et sans exploitation perd toute raison d'être.

L'État et l'Autorité enlèvent aux masses l'initiative, tuent l'esprit de création et d'activités libres, cultivent en elles la psychologie servile de soumission, d'attente, d'espoir de gravir les échelons sociaux, de confiance aveugle et des guildes, l'illusion de partager l'Autorité. Or l'émancipation des travailleurs n'est possible que dans le processus de la lutte révolutionnaire directe des vastes masses laborieuses et de leurs organisations de classes contre le système capitaliste.

La conquête du pouvoir par les partis sociaux-démocrates, par les moyens parlementaires, dans les conditions de l'ordre actuel, ne fera pas avancer un seul pas l'oeuvre d'émancipation du travail, pour la simple raison que la bourgeoisie qui tiendra dans les mains toute l'économie et toute la politique du pays. Le rôle de l'autorité socialiste se réduira, dans ce cas aux réformes, à l'amélioration de ce même régime bourgeois. (Exemples: Mac Donald, les partis sociaux démocrates de l'Allemagne, de la Suède, de la Belgique, parvenus au pouvoir dans la société capitaliste).

La prise de pouvoir à l'aide d'un bouleversement social et de l'organisation d'un soi-disant "État prolétarien" ne peut pas d'avantage servir la cause de l'authentique émancipation du travail.

L'État construit tout d'abord soit-disant pour la défense de la révolution, finit infailliblement par être gonflé des besoins et des caractéristiques propres à lui seul, devenant lui-même le but, produit des castes spécifiques privilégiées sur lesquelles il s'appuie: il soumet les masses par la force à ses besoins et à ceux des castes privilégiées et rétablit par conséquent le fondement de l'autorité et de l'État capitalistes: l'asservissement et l'exploitation habituelles des masses par la violence (exemple: l' "état ouvrier et paysan" des bolcheviks).

6. Le rôle des masses et le rôle des anarchistes dans la lutte sociale et dans la révolution sociale.

Les forces principales de la révolution sociale sont la classe ouvrière des villes, les masses paysannes et une partie de l'intelligentsia laborieuse.

Remarque: tout en étant, de même que le prolétariat des villes et des campagnes une classe opprimée et exploitée, l'intelligentsia laborieuse est relativement plus désunie que les ouvrier et les paysans grâce aux privilèges économiques octroyés par la bourgeoisie à certains de ses éléments. C'est pourquoi, les premiers jours de la révolution sociale, les couches les moins aisées de l'intelligentsia seulement y prendront une part active.

La conception anarchiste de rôle des masses dans la révolution sociale et dans la construction du socialisme diffère d'une façon typique de celle des partis étatistes. Tandis que le bolchevisme et les courants qui lui sont apparentés estiment que la masse laborieuse ne possède que des instincts révolutionnaires destructifs, étant incapable d'une activité révolutionnaire créatrice et constructive - raison principale pour laquelle cette dernière doit se concentrer entre les mains de hommes formant le gouvernement de l'État ou le Comité Central du Parti - les anarchistes pensent au contraire que la masse laborieuse porte en elle d'énormes possibilités créatrices et constructives, et ils aspirent à supprimer les obstacles empêchant leur manifestation.

Les anarchistes considèrent l'État précisément comme obstacle principal, usurpant les droits des masses et leur enlevant toutes les fonctions de la vie économique et sociale. L'État doit périr, non pas d'un jour dans la société future, mais tout suite. Il doit être détruit par les travailleurs le premier jour de leur victoire, et ne doit pas être rétabli sous quelque forme que ce soit. Il sera remplacé par un système fédéraliste des organisations de production et de consommation des travailleurs unifiées fédéralement et s'auto-administrant. Ce système exclut aussi bien l'organisation de l'Autorité que la dictature d'un parti que qu'il soit.

La révolution russe montre précisément cette orientation du processus d'émancipation sociale dans la création du système des soviets des ouvriers et des paysans et des comités d'usines. Sa triste erreur fut de ne pas avoir liquidé en temps opportun l'organisation du pouvoir d'État du gouvernement provisoire d'abord, du pouvoir bolchevik ensuite. Les bolcheviks mettant à profit la confiance des ouvriers et des paysans, réorganisèrent l'État bourgeois conformément aux circonstances du moment et tuèrent ensuite à l'aide de cet État l'activité créatrice des masses en étouffant le régime libre des soviets et des comités d'usines qui représentaient les premiers pas vers l'édification d'une société non-étatiques, socialiste.

L'action des anarchistes peut être divisée en deux périodes: celle d'avant la révolution, et celle pendant la révolution. Dans l'un et dans l'autre cas, les anarchistes ne pourront remplir leur rôle seulement en tant que force organisée ayant une conception nette des objectifs de leur lutte et des voies menant vers la réalisation de ces objectifs.

La tâche fondamentale de l'Union Anarchiste Générale, en période révolutionnaire, doit être la préparation des ouvriers et des paysans à la révolution sociale.

En niant la démocratie formelle (bourgeoise), l'Autorité de l'État, en proclamant l'émancipation complète du travail, l'anarchisme accentue au maximum les principes rigoureux de la lutte des classes: il éveille et développe dans les masses la conscience de classe et l'intransigeance révolutionnaire de classe.

C'est précisément dans le sens de l'intransigeance de classe, de l'anti-démocratisme, des idéaux du communisme anarchiste, que l'éducation libertaire des masses doit se faire. Mais l'éducation seule ne suffit pas. Ce qui est nécessaire aussi, c'est une certaine organisation anarchiste des masses. Pour la réaliser, il faut oeuvrer dans deux sens: d'une part, dans celui de la sélection et du groupement des forces révolutionnaires ouvrières et paysannes sur une base théorique communiste libertaire (organisations spécifiques communistes libertaires); d'autre part, dans le sens du regroupement des ouvriers et paysans révolutionnaires sur une base économique de production et de consommation (organisation de production des ouvriers et paysans révolutionnaires, coopératives ouvrières et paysannes libres, etc...).

La classe ouvrière et paysanne, organisée sur une base de production et de consommation et pénétrée des positions de l'anarchisme révolutionnaire, sera le premier point d'appui de la révolution sociale. Plus ces milieux deviendront conscients et organisés d'une façon anarchiste, dès à présent, plus ils manifesteront une volonté d'intransigeance et de création libertaires au moment de la révolution.

Quant à la classe ouvrière en Russie, il est clair qu'après huit ans de dictature bolcheviste, qui enchaîne les besoins naturels des masses, l'activité libre, démontre, mieux que quiconque, la véritable nature de tout pouvoir; cette classe recèle en elle des possibilités énormes pour la formation d'un mouvement anarchiste de masse. Les militants anarchistes organisés doivent aller immédiatement, avec toutes leurs forces disponibles, à la rencontre de ces besoins et possibilités, afin de ne pas leur permettre de dégénérer en réformisme (menchevisme). Avec la même urgence, les anarchistes doivent s'appliquer de toutes leurs forces à organiser la paysannerie pauvre, écrasée par le pouvoir étatique, recherchant une issue et recelant des possibilités révolutionnaires énormes en elle.

Le rôle des anarchistes en période révolutionnaire ne peut se borner à la seule propagande de mots d'ordre et des idées libertaires.

La vie apparaît comme l'arène non seulement de la propagande de telle ou telle conception, mais aussi au même degré comme l'arène de la lutte, de la stratégie et des aspirations de ces conceptions à la direction de la vie sociale et économique.

Plus que toute autre conception, l'anarchisme doit devenir la conception directrice de la révolution sociale car ce ne sera que sur la base théorique de l'anarchisme que la révolution sociale pourra aboutir à l'émancipation complète du travail.

La position directrice des idées anarchistes dans la révolution signifie une orientation anarchiste des événements. Il ne faut pas confondre, toutefois, cette force théorique motrice avec la direction politique des partis étatistes qui aboutit finalement au Pouvoir d'État.

L'anarchisme n'aspire ni à la conquête du pouvoir politique, ni à la dictature. Son aspiration principale est d'aider les masses à prendre la voie authentique de la révolution sociale et de la construction socialiste. Mais il ne suffit pas que les masses prennent la voie de la révolution sociale. Il est nécessaire aussi de maintenir cette orientation de la révolution et de ces objectifs: la suppression de la société capitaliste, au nom de celle des travailleurs libres. Comme l'expérience de la révolution russe de 1917 nous l'a montré, cette dernière tâche est loin d'être facile, à cause surtout des nombreux partis qui cherchent à orienter le mouvement dans une direction opposée à la révolution sociale.

Bien que les masses s'expriment profondément dans les mouvements sociaux par des tendances et des mots d'ordre anarchistes, ces tendances et mots d'ordres restent cependant éparpillés, n'étant pas coordonnés, et par conséquent n'amènent pas à organiser la puissance motrice des idées libertaires qui est nécessaire pour garder dans la révolution sociale l'orientation et les objectifs anarchistes. Cette force théorique motrice ne peut s'exprimer que par un collectif spécialement créé par les masses à cet effet. Les éléments anarchistes organisés constituent précisément ce collectif. Les devoirs théoriques et pratiques de ce collectif, au moment de la révolution sont considérables.

Il doit manifester son initiative et déployer une participation totale dans tous les domaine de la révolution sociale: celui de l'orientation et du caractère général de la révolution, celui des tâches positives de la révolution dans la nouvelle production, celui de la guerre civile et de la défense de la révolution, de la consommation, de la question agraire, etc...

Sur toutes ces questions et sur nombres d'autres, la masse exige des anarchistes une réponse claire et précise. Et du moment que les anarchistes prônent une conception de la révolution et de la structure de la société, ils sont obligés de donner à toutes ces questions une réponse nette, de relier la solution de ces problèmes à la conception générale du communisme libertaire et de consacrer toutes leurs forces à leur réalisation effective.

Dans ce cas seulement, l'Union Anarchiste Générale et le mouvement anarchiste assurent complètement leur fonction théorique motrice dans la révolution sociale.

7. La période transitoire

Les partis politiques socialistes entendent par l'expression "période de transition", une phase déterminée dans la vie d'un peuple, dont les traits caractéristique sont: la rupture avec l'ancien ordre des choses et l'instauration d'un nouveau système économique et politique, système qui, toutefois, ne représente pas encore l'émancipation complète des travailleurs.

Dans ce sens, tous les programmes minimum des partis politiques socialistes, par exemple le programme démocratique des socialistes opportunistes où le programme de la "dictature du prolétariat" des communistes, sont des programmes de la période transitoire.

Le trait essentiel de ces programmes-minimum est que, tous, ils estiment impossible, pour le moment, la réalisation complètes des idéaux des travailleurs: leur indépendance, leur liberté, leur égalité, et par conséquent, conservent toute une série d'institutions du système capitaliste: le principe de la contrainte étatiste, la propriété privée des moyens et instruments de production, le salariat, et plusieurs autres, selon les buts auxquels tel ou tel autre programme des partis se réfère.

Les anarchistes ont toujours été les adversaires de principe des programmes semblables, estimant que la construction de systèmes transitoires qui maintiennent les principes d'exploitation et de contrainte des masses mène inévitablement à une nouvelle croissance de l'esclavage.

Au lieu d'établir des programmes-minimum politiques, les anarchistes ont toujours défendu l'idée de la révolution sociale immédiate qui priverait la classe capitaliste des privilèges économiques et politiques et remettrait les moyens et instruments de production, ainsi que toutes les fonctions de la vie économique et sociale dans les mains des travailleurs.

Cette position, les anarchistes la gardent jusqu'à présent.

L'idée de la période transitoire, selon laquelle la révolution sociale doit aboutir, non pas à la société communiste, mais à un système X, conservant les éléments et les survivances du vieux système capitaliste est antisociale par essence. Elle menace de faire aboutir au renforcement et au développement de ces éléments jusqu'à leurs dimensions d'autrefois, et fait rétrograder les événements.

Un exemple éclatant en est le régime de la "dictature du prolétariat" établi par les bolcheviks en Russie.

Selon eux, ce régime ne devait être qu'une étape transitoire vers le communisme total. en réalité, cette étape a abouti de fait à la restauration de la société de classes, au fond de laquelle se trouvent, comme auparavant, les ouvriers et les paysans pauvres.

Le centre de gravité dans la construction de la société communiste ne consiste pas en la possibilité d'assurer à chaque individu dès le premier jour de la révolution la liberté illimitée de pouvoir satisfaire ses besoins, mais s'affirme dans le fait de conquérir la base sociale de cette société et d'établir les principes de rapports égalitaires entre les individus. Quand à la question d'une abondance de biens plus ou moins grande, elle ne se situe pas au niveau du principe mais se pose comme un problème technique.

Le principe fondamental sur lequel sera érigé la société nouvelle, principe sur lequel reposera, pour ainsi dire, cette société et qui ne devra être restreint en aucune mesure, est celui de l'égalité des rapports, de la liberté et de l'indépendance des travailleurs. Or, ce principe représente justement l'exigence première fondamentale des masses au nom de laquelle elles se soulèveront seulement pour la révolution sociale.

De deux choses l'une: ou bien la révolution sociale se terminera par la défaite des travailleurs, et dans ce cas: il faudra recommencer à se préparer à la lutte, à une nouvelle offensive contre le système capitaliste; ou bien elle amènera une victoire des travailleurs et dans ce cas, ces derniers s'étant emparés des moyens leur permettant de s'auto-administrer - de la terre, de la production et des fonctions sociales - entameront la construction de la société libre.

C'est ce qui caractérisera le début de l'édification de la société communiste qui, une fois commencée, suivra alors sans interruption le cours de son développement, en se fortifiant et en se perfectionnant sans cesse.

De cette façon, la prise en main des fonctions productives et sociales pour les travailleurs tracera une ligne de démarcation nette entre l'époque étatiste et celle du non-étatisme.

S'il veut devenir le porte-parole des masses en lutte, le drapeau de toute une époque sociale révolutionnaire, l'anarchisme ne doit pas assimiler son programme aux survivances du monde périmé, aux tendances opportunistes des systèmes et périodes de transition, ni cacher ses principes fondamentaux, mais , au contraire, les développer et les appliquer au maximum.

8. Anarchisme et syndicalisme

Nous considérons comme artificielle, privée de tout fondement et de tout sens, la tendance d'opposer le communisme libertaire au syndicalisme et vice-versa.

Les notions de l'anarchisme et du syndicaliste appartiennent à deux plans différents. Tandis que le communisme, c'est-à-dire, la société libre des travailleurs égaux, est le but de la lutte anarchiste, le syndicalisme, c'est-à-dire le mouvement ouvrier révolutionnaire par profession, n'est que l'une des formes de la lutte révolutionnaire de classe. En unissant les ouvriers sur la base de la production, le syndicalisme révolutionnaire, comme du reste tout groupement professionnel, n'a pas de théorie déterminée; il n'a pas une conception du monde répondant à toutes les questions compliquées sociales et politiques de la réalité contemporaine. Il reflète toujours l'idéologie de divers groupements politique, de ceux notamment qui oeuvrent le plus intensément dans ses rangs.

Notre attitude vis-à-vis du syndicalisme révolutionnaire découle de ce qui vient d'être dit. Sans nous préoccuper ici de résoudre à l'avance la question du rôle des syndicats révolutionnaires au lendemain de la révolution, c'est à dire de savoir s'ils seront les organisateurs de toute production nouvelle, ou s'il céderont ce rôle aux soviets ouvriers, ou encore aux comités d'usine, nous estimons que les anarchistes doivent participer au syndicalisme révolutionnaire comme l'une des formes du mouvement ouvrier révolutionnaire.

Cependant, la question telle qu'elle se pose aujourd'hui n'est pas de savoir si les anarchistes doivent ou non participer au syndicalisme révolutionnaire mais plutôt comment et dans quel but ils doivent y prendre part.

Nous considérons toute la période précédente, jusqu'à nos jours, lorsque les anarchistes entraient dans le mouvement syndicaliste révolutionnaire en qualité de militants et de propagandistes individuels - comme une période de relations artisanales vis-à-vis du mouvement ouvrier professionnel.

L'anarcho-syndicalisme, cherchant à introduire avec force les idées libertaires dans l'aile gauche du syndicalisme révolutionnaire, au moyen de la création de syndicats de type anarchiste, représente, sous ce rapport, un pas en avant; mais il ne dépasse pas encore tout à fait la méthode empirique. Car l'anarcho-syndicalisme ne lie pas obligatoirement l'oeuvre d'"anarchisation" du mouvement syndicaliste avec celle de l'organisation des forces anarchistes en dehors de ce mouvement. Or, ce n'est qu'à la condition d'une telle liaison qu'il est possible "d'anarchiser" le syndicalisme révolutionnaire et de l'empêcher de dévier vers l'opportunisme et le réformisme.

Considérant le syndicalisme révolutionnaire uniquement comme un mouvement professionnel des travailleurs n'ayant pas une théorie sociale et politique déterminée, et par conséquent, étant impuissant à résoudre par lui-même la question sociale, nous estimons que la tâche des anarchistes dans les rangs de ce mouvement consiste à y développer les idées libertaires, à l'orienter dans un sens libertaire, afin de le transformer en une armée active de la révolution sociale. Il importe de ne jamais oublier que le syndicalisme ne trouve pas l'appui en temps opportun de la théorie anarchiste, il s'appuie alors, bon gré mal gré, sur l'idéologie d'un parti politique étatique quelconque.

Le syndicalisme français, qui a brillé jadis de mots d'ordre et de tactiques anarchistes, est tombé ensuite sous l'influence des bolcheviks d'une part , et surtout d'autre part des socialistes opportunistes de droite, en est un exemple frappant.

Mais la tâche des anarchistes dans les rangs du mouvement ouvrier révolutionnaire ne pourra être rempli qu'à condition que leur oeuvre y soit étroitement liée et conciliée avec l'activité de l'organisation anarchiste se trouvant en dehors du syndicat. Autrement dit, nous devons entrer dans le mouvement professionnel révolutionnaire comme une force organisée, responsable du travail accompli dans les syndicats devant l'organisation anarchiste générale, et orienté par cette dernière.

Sans nous borner à la création de syndicats anarchistes, nous devons chercher à exercer notre influence théorique sur le syndicalisme révolutionnaire tout entier, et dans toutes ses formes (les IWW, les Unions Professionnelles russes, etc...). Ce but, nous ne pourrons l'atteindre autrement qu'en nous mettant à l'oeuvre en tant que collectif anarchiste rigoureusement organisé, mais en aucun cas en petits groupes empiriques, n'ayant entre eux ni liaison organisationnelle, ni convergence théorique.

Des groupements anarchistes dans les entreprises et les usines, préoccupés par la création de syndicats anarchistes, menant la lutte dans les syndicats révolutionnaires pour la prépondérance des idées libertaires dans le syndicalisme, groupements orienté dans leur action par une organisation anarchiste générale: tels sont le sens et les formes de l'attitude des anarchistes vis-à-vis du syndicalisme révolutionnaire qui s'y rattachent.