Supporter de façon critique les femmes révolutionnaires d'Afghanistan

English version

par Sanya et Flint (NEFAC)

Cet article tentera d'expliquer pourquoi les anarchistes devraient supporter de façon critique l'Association révolutionnaire des femmes d'Afghanistan (RAWA) dans le cadre d'un travail actif contre la guerre (aussi bien que dans celui d'une lutte antipatriarcale plus large!). RAWA est aux premières lignes de l'agitation radicale pour les droits des femmes en Afghanistan depuis plus de 26 ans. Cette association s'est battue contre l'occupation soviétique en 1979, contre la montée des fondamentalistes soutenus par les États-Unis qui s'en est suivie et, depuis 1996, contre des Talibans tout aussi misogynes et fondamentalistes. Elle se définit comme étant " une organisation sociopolitique de femmes afghanes luttant pour la paix, la liberté, la démocratie et les droits des femmes dans une Afghanistan flétrie par le fondamentalisme ". RAWA est la seule organisation de base, séculière, féministe et social-démocrate agissant sur le terrain dans ce pays.

Aujourd'hui, avec l'actuel effort de guerre américain, les yeux du monde entier sont tournés vers les différentes facettes de l'Afghanistan, incluant RAWA. Les femmes de cette association sont des combattantes de la liberté qui risquent leurs vies pour éduquer et fournir de l'aide aux femmes et aux filles en Afghanistan de même que dans les camps de réfugiés des pays voisins. Elles élèvent des révolutionnaires en créant des écoles clandestines pour les filles qui autrement se font refuser l'éducation, en créant des lieux de travail clandestins qui sont les seuls moyens de survie pour les veuves sous un régime qui bannit le travail des femmes, en offrant des soins de santé, en distribuant des vivres et des couvertures à des familles réfugiées au Pakistan. À l'arrivée des Talibans, RAWA a dû étendre son travail au Pakistan voisin où des millions de réfugiéEs afghanEs vivent dans des conditions déplorables. Là bas, RAWA envoie des équipes médicales à des femmes qui n'ont parfois jamais pu consulter un médecin de leur vie. Elle a mis sur pied l'hôpital pour réfugiés Malalai au Pakistan et l'a maintenu en opération pendant 11 ans avant de devoir dernièrement le fermer, faute de fonds.

Tout en continuant leur travail dans des conditions aussi difficiles, les femmes de RAWA ont dû à différents moments prendre les armes. Lors de récentes rencontres avec les sympathisants des Talibans au Pakistan, elles ont eu à leur faire face avec des bâtons. Dans certaines régions, elles ont des gardes armés postés à l'extérieur de leurs écoles clandestines pour filles. Et elles viennent juste de lancer un appel à l'insurrection, avec ou sans le soutien tacite de l'ONU.

Avec la chute imminente des Talibans sous les bombes américaines et l'Alliance du Nord qui s'avance toujours un peu plus, nous refusons de faire écho à l'enthousiasme des médias mainstream qui déclarent que désormais les problèmes des femmes afghanes sont résolus. Dans un discours récent, Laura Bush associait les " gains militaires " américains à la libération des femmes en Afghanistan, un endroit où " les femmes ne sont plus emprisonnées dans leurs maisons. Elles peuvent écouter de la musique et éduquer leurs filles sans crainte de punitions ".

Le fait est plutôt que les États-Unis ont lâché le fléau de l'Alliance du Nord sur les masses afghanes qui ont déjà enduré son règne chaotique et fondamentaliste de 1992 à 1996, avant de la voir détrônée par les Talibans. Les factions Jehadi et Mujahideen qui dirigeaient alors (et qui sont maintenant dans l'Alliance du Nord) ont à leur charge une liste bien documentée de violations des droits humains.

Les forces du général Dostum (lequel est maintenant applaudit comme étant derrière plusieurs victoires anti-Talibanes) sont accusées de mutilations et de viols réguliers de femmes pendant leur période au pouvoir. RAWA nous apprend que de nombreuses femmes et leurs familles fuient l'avance des forces de l'Alliance du Nord, bien au courant de la terreur endurée par la population avant le règne des Talibans, et nous indique que de bien des façons c'était un régime pire que celui qui suivit. La seule chose qui a changée pour les femmes fut que les Talibans ont institutionnalisé les décrets misogynes de leurs prédécesseurs.

Le viol, au sens large, fait partie de la guerre menée contre le pouvoir potentiel des classes opprimées. Il s'agit d'une tactique de domination visant à déshabiller les victimes de leur humanité et, conséquemment, à leur enlever toute capacité d'agir en tant que personne libre. Les femmes en tant que classe, de même que les pauvres et les oppriméEs dans leur ensemble, détiennent un potentiel de changement révolutionnaire dans leur lutte pour renverser la domination -une menace pour ceux qui possèdent le pouvoir. Quand on leur a demandé pourquoi les Talibans ont institué de telles lois draconiennes contre les femmes, une membre de RAWA a expliqué que c'était parce que ceux-ci " pouvaient sentir, globalement, le changement féministe dans l'air " et se devaient donc d'agir contre cela. Bien qu'il s'agisse d'une tendance croissante de la guerre moderne d'utiliser le viol comme stratégie militaire pour terroriser et humilier une population dans l'optique d'un " nettoyage ethnique ", ce genre de pratique aura toujours été efficace pour réguler les comportements sociaux des femmes. On peut percevoir ici un des liens existant entre l'oppression des femmes du monde entier et celle vécue par les femmes vivant sous le joug des Talibans ou d'un autre fondamentalisme.

Supporter RAWA est un début. En tant qu'anarchistes, nous appuyons avec enthousiasme leurs multiples travaux qui nous apparaissent comme autant d'armes tangibles contre le patriarcat et l'oppression meurtrière auxquels font face touTEs les AfghanEs, peu importe le fondamentalisme en place. Même si leur vision politique nous semble une sorte de " réformisme radical ", nous ne pouvons qu'être solidaire du seul groupe qui montre un potentiel libertaire en Afghanistan. Ces femmes développent déjà des pratiques d'aide mutuelle, de décentralisation, ainsi qu'une lutte antipatriarcale sans compromis. Nous nous devons de faire le lien entre les politiques ultra patriarcales inhérentes aux régimes fondamentalistes (qu'ils soient basés sur n'importe quelle religion ou culture majeures) et le patriarcat plus subtil des démocraties capitalistes occidentales.

De plus, le but des anarchistes qui supportent RAWA devrait être d'avancer publiquement leur opposition au patriarcat, aux agressions militaires états-uniennes et à l'intégrisme sous toutes ses formes. Une opposition qui doit transparaître lors des différentes interventions que nous faisons dans les luttes sociales locales. Nous pouvons également tenter de stopper la polarisation du mouvement anti-guerre entre l'option pacifiste et l'option " anti-impérialiste " de la gauche autoritaire. Nous sommes antimilitaristes et libertaires; nous voulons le féminisme et l'autodétermination ainsi qu'une paix sociale qui ne saurait être possible sans la liberté économique et politique.

Néanmoins, étant donné que RAWA est un groupe explicitement politique (les femmes de cette association l'ayant déclaré au moment où, en tant qu'anti-impérialistes armées, elles combattaient l'occupation soviétique des années 80), elles ont un programme que, comme anarchistes, nous ne pouvons pas approuver en grande partie.

L'État

Une bonne quantité de la littérature de RAWA demande la formation d'un État démocratique et séculaire qui laisserait place à la pleine participation de touTEs les AfghanEs et spécialement aux femmes (mais qui, heureusement, exclut de façon véhémente tous les intégristes). Cette association n'est pas anarchiste. Elle veut un État qui, idéalement, étendrait les droits humains à tous ses citoyenNEs et qui garantirait une représentation et une participation égale de touTEs -une situation plus désirable que celle vécue actuellement.

Comment arrivons-nous à envisager que notre société idéale puisse s'organiser dans ce pays? Dans un endroit qui a atteint un tel niveau de chaos en raison d'une destruction systématique menée par des superpuissances en compétition et des seigneurs de guerre misogynes? Des gens utiliseront l'exemple de l'état actuel de l'Afghanistan comme preuve que l'anarchisme ne peut fonctionner et nous devons être préparéEs à démontrer pourquoi cela est absolument faux. Nous pouvons expliquer clairement que c'est plutôt la lutte pour le pouvoir de l'État-nation qui a réduit l'Afghanistan au stade où ce pays se trouve. Il nous faut mettre de l'avant une critique de l'État comme étant fondamentalement basé sur la domination, la hiérarchie et le pouvoir et, de ce fait, opposé aux libertés fondamentales; ainsi que fournir une vision alternative de conseils fédérés où l'ensemble des communautés participe à la vie publique.

L'économie

Apparemment, Rawa n'a pas d'analyse économique. Il n'est pas clair jusqu'ici si la " démocratie séculaire " qu'elle propose signifierait une autre économie capitaliste réglée par les diktats du F.M.I. et de la Banque Mondiale ou si elle a en tête une démocratie de type socialiste. En fait, une grande part de son agenda politique est voilée par la diplomatie que les suites du 11septembre l'a forcée d'adopter. Pour nous, il est évident que l'Afghanistan ne sera jamais libéré de toutes formes d'impérialisme si ce pays adopte une économie capitaliste.

Concernant les classes sociales et les alliances inter-classistes auxquelles nous pourrions nous opposer, la question est encore de savoir ce que signifie une discussion sur les classes dans ce contexte (où 80% des gens sont sans-emploi et où ceux et celles qui travaillent vivent dans une extrême précarité). Que signifie la notion de classe quand la majorité de la population est forcée d'exécuter uniquement des tâches domestiques et reproductives, quand on lui interdit l'accès aux peu de soins médicaux qui sont offerts, quand elle est forcée de quêter et de se prostituer (dans l'illégalité) pour survivre? Criss, que veut dire la notion de classe quand on est obligéEs de vendre ses enfants? S'il y a une guerre de classe se déroulant en Afghanistan, elle repose sur les femmes qui s'y défendent en tant qu'opprimées.

Le rôle des Nations Unies

Comme solution au chaos prolongé de l'Afghanistan, RAWA propose l'intervention d'une force de paix de l'ONU qui aurait comme but de désarmer les parties guerrières. Elle a aussi appelé cette organisation à révoquer les sanctions économiques que subit l'Afghanistan, lesquelles ne font que punir les pauvres et donner encore plus de pouvoir moral au Taliban et aux autres intégristes qui, pour leur part, demeurent indemnes en raison de leurs contacts internationaux et de leurs liens avec différentes organisations criminelles. Selon RAWA, l'ONU devrait plutôt imposer des sanctions diplomatiques aux pays qui financent les diverses factions fondamentalistes, notamment la France, l'Arabie Saoudite, l'Iran et les États-Unis!

De notre côté, comme anarchistes, nous devons renforcer à la fois notre critique de l'ONU et les solutions que nous proposons pour faire face au type de chaos dans lequel vit la majorité de la population mondiale. Là-dessus, la gauche a été prise " les culottes à terre ", n'offrant aucune solution sinon que de donner sa confiance aux entités hiérarchiques qui gouvernent le monde dans l'espoir qu'elles règlent les problèmes les plus dérangeants de notre planète. Nous sommes apparemment prisEs dans une " double chantage " : si nous nous opposons au bombardement de l'Afghanistan par les États-Unis, nous sommes pour la légitimité du régime Taliban; si nous nous opposons aux Talibans, nous sommes plutôt pour les bombes états-uniennes ou encore pour une intervention " de maintien de la paix " de l'ONU, lesquelles tracent la voie permettant au capital mondial de venir reconstruire le pays.

L'ancien Roi

Sur les autres scénarios moins probables que propose RAWA, il y a celui dans lequel l'ancien roi Zahir Shah, âgé de 87 ans, pourrait retourner en Afghanistan pour présider une période de " transition " qui favoriserait la mise en place d'une démocratie représentative et séculaire.

Comme d'autres groupes de gauche en Afghanistan, RAWA croit que le Roi est le seul symbole de stabilité que leur pays ait jamais connu; de même que, tout en sachant que son règne n'était pas idéal, la plupart de la population croit que ça valait toujours mieux que les temps présents. Cette vision nostalgique est néanmoins brouillée par le fait que Zahir Shah vient de se réunir avec une loya jirga (ce grand conseil traditionnel afghan qui doit décider de l'avenir du pays) récemment formée qui se révèle carrément fondamentaliste dans le ton et qui n'a aucunement l'intention d'inclure des féministes ni même la voix des femmes en général.

Rawa n'est pas monarchiste, mais elle se trompe en utilisant la symbolique du Roi pour unifier un front politique séculier et anti-fondamentaliste parce qu'un nouveau règne de celui-ci serait, à sa racine, nationaliste et hiérarchique. Un règne où la possibilité pour la population de prendre en main une véritable " démocratie " -dans le sens d'auto-organisation- par la participation active deviendrait davantage hors de portée. En tant qu'anarchistes, l'auto-organisation nous apparaît comme l'objectif de l'organisation sociale; abandonner l'autodétermination -donc, la liberté- à un système politique représentatif nous éloigne encore plus de la solution, pour autant que la domination et la hiérarchie seront toujours à la racine de notre critique.

S'il est vrai que sous le règne du Roi les choses allaient relativement mieux, on ne doit pas non plus éclipser le fait qu'il y a des moyens beaucoup plus libérateurs d'aller de l'avant. Le bien être des femmes d'Afghanistan en dépend.

L'action pratique

Un support critique ne doit pas refléter l'inactivité d'académiciens sectaires. Comme anarchistes organiséEs, il nous faut exposer publiquement, par le biais du mouvement d'opposition à la guerre, les luttes de RAWA contre le patriarcat, contre les agressions des États-Unis et contre l'appui de ces derniers à l'Alliance du Nord. Nous avons un important espace à occuper quand, d'un côté, le pacifisme absolu et, de l'autre, la gauche autoritaire " anti-impérialiste " ne laissent au sein de leurs rangs aucune opportunité de s'organiser et de lutter de façon antimilitariste et libertaire. Cet espace nous offre aussi une tribune pour illustrer en quoi l'anarchisme est une philosophie politique souhaitable se distinguant nettement du " libéralisme radical ".

Partant de cette façon de concevoir le support critique, la fédération de collectifs et d'individus qu'est la NEFAC organise présentement des activités bénéfices pour RAWA, distribuera la littérature de cette association et entreprendra des séances d'information. Quelle autre forme de solidarité les anarchistes pourraient fournir ? Manifester pour l'arrêt des bombardements américains et la fin des sanctions imposées par l'ONU et exiger la reconnaissance des droits humains, spécialement ceux des femmes, en Afghanistan. On peut aussi travailler avec des groupes de femmes locaux des États-Unis et du Canada pour faire le lien entre les difficultés à faire reconnaître les droits des femmes, la mondialisation capitaliste, les États-nations et leurs guerres.

Nous pouvons aller dans cette direction sans compromettre nos principes. Ce type d'activisme nous donne non seulement la chance de mettre en action une partie de ces principes mais il permet aussi d'expliquer en quoi ceux-ci se distinguent. C'est en ne le faisant pas que nous risquons d'être incohérentEs.

RAWA n'est pas une organisation anarchiste. Cependant, cette association a adopté par nécessité un bon nombre de tactiques et d'idées anti-autoritaires telles que l'aide mutuelle, la décentralisation et l'autonomie. De plus, elle est opposée à tous les futurs gouvernements probables en Afghanistan : tant un gouvernement de type " capitalisme d'État " (à la façon de l'ancienne l'U.R.S.S. et appuyé, par exemple, par le parti communiste d'Ouzbékistan) qu'un gouvernement Taliban, un gouvernement Jehadi ou un gouvernement appuyé par l'Iran ou le Pakistan.

Les femmes de RAWA sont préparées à renoncer à l'ONU comme au Roi; trop longtemps elles ont imploré ces derniers d'agir autrement comme elles ont régulièrement condamné leurs actions. Elles se sont aussi placées dans une situation politique où il n'y a pratiquement aucune chance de se faire accepter au sein d'un éventuel gouvernement. C'est pourquoi elles n'ont aucun amis parmi les autres organisations politiques d'Afghanistan. Enfin, elles ont appelé à un soulèvement... à une révolution sociale... avec ou sans (et nous pensons qu'elles réalisent qu'à ce stade cela veut dire " sans ") l'appui de quiconque sinon la population elle-même. S'il y a un espoir pour l'anarchisme en Afghanistan... il se trouve là.