Le Programme anarchiste (1899-1920) (partie 4)

4. La lutte politique.

Par la lutte politique, nous entendons la lutte contre le gouvernement. Le gouvernement est l'ensemble des individus qui détiennent le pouvoir de faire la loi et de l'imposer aux gouvernés, c'est-à-dire au public.

Le gouvernement est la conséquence de l'esprit de domination et de violence, que des hommes ont imposé à d'autres, et en même temps, il est la créature et le créateur des privilèges et aussi leur défenseur naturel.

Il est faux de dire que le gouvernement remplit aujourd'hui le rôle de protecteur du capitalisme, et qu'une fois ce dernier aboli, il deviendrait le représentant et le gérant des intérêts de tous. D'abord, le capitalisme ne sera pas détruit tant que les travailleurs, s'étant débarrassé du gouvernement, n'auront pas pris possession de toute la richesse sociale et organisé eux-mêmes la production et la consommation, dans l'intérêt de tous, sans attendre que l'initiative vienne du gouvernement, qui au demeurant en est incapable.

Si l'exploitation capitaliste était détruite, et le principe gouvernemental conservé, alors, le gouvernement en distribuant toutes sortes de privilèges ne manquerait pas de rétablir un nouveau capitalisme. Ne pouvant contenter tout le monde, le gouvernement aurait besoin d'une classe économiquement puissante pour le soutenir, en échange de la protection légale et matérielle qu'elle recevrait de lui.

On ne peut pas abolir les privilèges et établir définitivement la liberté et l'égalité sociale, sans mettre fin au Gouvernement, et non à tel ou tel gouvernement, mais à l'institution gouvernementale elle-même.

En cela comme pour tout ce qui concerne l'intérêt général, et plus encore ce dernier, il faut le consentement de tous. C'est pourquoi nous devons nous efforcer de persuader les gens que le gouvernement est inutile et nuisible, et qu'on vit mieux en s'en passant. Mais comme nous l'avons déjà dit, la seule propagande est impuissante à atteindre tout cela; et si nous nous contentions de prêcher contre le gouvernement, en attendant, les bras croisés, le jour où les gens seraient convaincus de la possibilité et de l'utilité d'abolir complètement toute espèce de gouvernement, ce jour n'arriverait jamais.

En dénonçant toujours toute espèce de gouvernement, en réclamant toujours la liberté intégrale, nous devons favoriser tout combat pour des libertés partielle, convaincus que c'est par la lutte qu'on apprend à lutter. En commençant à goûter à la liberté, on finit par la vouloir entièrement. Nous devons toujours être avec le peuple; et lorsque nous ne réussissons pas à lui faire vouloir beaucoup, chercher à ce que, du moins, il commence à exiger quelque chose. Et nous devons nous efforcer à ce qu'il apprenne à obtenir par lui-même ce qu'il veut - peu ou beaucoup -, et à haïr et à mépriser quiconque est ou veut aller au gouvernement.

Puisque le gouvernement détient aujourd'hui le pouvoir de régler par des lois la vie sociale, d'élargir ou de restreindre la liberté des citoyens; et puisque nous ne pouvons pas encore lui arracher ce pouvoir, nous devons chercher à l'affaiblir et l'obliger à en faire l'usage le moins dangereux possible. Mais cette action, nous devons la mener toujours hors et contre le gouvernement, par l'agitation dans la rue, en menaçant de prendre de force ce qu'on réclame. Jamais nous ne devrons accepter une fonction législative, qu'elle soit nationale ou locale, car ce faisant, nous diminuerions l'efficacité de notre action et trahirions l'avenir de notre cause.

La lutte contre le gouvernement consiste, en dernière analyse, à la lutte physique et matérielle.

Le gouvernement fait la loi. Il doit donc disposer d'une force matérielle (armée et police) pour imposer la loi. Autrement, obéirait qui voudrait et il n'y aurait plus de loi, mais une simple proposition, que chacun serait libre d'accepter ou de refuser. Les gouvernements ont cette force et s'en servent pour renforcer leur domination, dans l'intérêt des classes privilégiées, en opprimant et en exploitant les travailleurs.

La seule limite à l'oppression gouvernementale est la force que le peuple se montre capable de lui opposer. Il peut y avoir conflit, ouvert ou latent, mais il y a toujours conflit. Car le gouvernement ne s'arrête devant le mécontentement et la résistance populaire que lorsqu'il sent le danger d'une insurrection.

Quand le peuple se soumet docilement à la loi, ou que la protestation reste faible et platonique, le gouvernement prend ses aises, sans s'occuper des besoins du peuple. Quand la protestation est vive, insiste et menace, le gouvernement, selon son humeur, cède ou réprime. Mais il faut toujours en arriver à l'insurrection, parce que si le gouvernement ne cède pas, le peuple finit par se rebeller; et, s'il cède, le peuple prend confiance en lui-même et exige toujours plus, jusqu'à ce que l'incompatibilité entre la liberté et l'autorité soit évidente et déclenche le conflit.

Il est donc nécessaire de se préparer moralement et matériellement pour que quand la lutte violente éclatera, la victoire reste au peuple.

L'insurrection victorieuse est le fait le plus efficace pour l'émancipation populaire, parce que le peuple, après avoir rompu le joug, devient libre de se donner les institutions qu'il croit les meilleures. La distance, qu'il y a entre la loi (toujours retardataire) et le niveau de civisme auquel est parvenue la masse de la population, peut-être franchie d'un saut. L'insurrection détermine la révolution, c'est-à-dire l'activité rapide des forces latentes accumulées durant l'évolution précédente.

Tout dépend de ce que le peuple est capable de vouloir.

Dans les insurrections passées, le peuple, inconscient des véritables causes de ses maux, a toujours voulu bien peu et a obtenu bien peu.

Que voudra-t-il dans les prochaines insurrections ?

Cela dépend en grande partie de la valeur de notre propagande et de l'énergie que nous saurons déployer.

Nous devrons inciter le peuple à exproprier les possédants et à mettre en commun leurs biens, à organiser la vie sociale lui-même, par des associations librement constituées, sans attendre l'ordre de personne, à refuser de nommer ou de reconnaître un gouvernement quelconque et tout corps constitué (Assemblée, Dictature, etc.) qui s'attribuerait, même à titre provisoire, le droit de faire la loi et d'imposer aux autres leur volonté par la force.

Si la masse du peuple ne répond pas à notre appel, nous devrons, au nom du droit que nous avons d'être libres même si les autres veulent demeurer esclaves, et pour montrer l'exemple, appliquer le plus possible nos idées : ne pas reconnaître le nouveau gouvernement, maintenir vive la résistance, faire que les communes (4), où nos idées sont reçues avec sympathie, repoussent toute ingérence gouvernementale et continuent à vivre à leur manière.

Nous devrons surtout nous opposer par tous les moyens à la reconstitution de la police et de l'armée, et profiter de toute occasion propice pour inciter les travailleurs à utiliser le manque de forces répressives pour imposer le maximum de revendications.

Quelle que soit l'issue de la lutte, il faut continuer à combattre sans répit, les possesseurs, les gouvernants, en ayant toujours en vue l'émancipation complète économique et morale de toute l'humanité.

Note:

4) rappelons qu'en Europe "commune" ne fait pas que références au socialisme mais désigne aussi, plus prosaïquement, ce que nous appelons une "municipalité".