Le patriarcat nous opprime toutes et tous!

Le patriarcat, c'est un phénomène large et complexe. Sinon, on ne pourrait pas passer une fin de semaine complète de réflexion sur le sujet en ne croyant pas encore avoir fait le tour de la question. Mon analyse, très partiale et subjective évidemment, est celle d'un prostitué homosexuel polygame non-possessif et partiellement conscient de sa condition depuis l'âge de douze ans. Elle se concentrera autour de trois axes : l'oppression des hommes (et aussi des groupes sociaux dominants) sur les femmes (et les groupes marginalisés), l'hétérosexualité forcée et le contrôle social par la conformité des relations et liaisons entre individu-e-s.

On connaît déjà l'analyse de la " classe-homme " qui opprime la " classe-femme ", mais si c'était strictement vrai, chaque homme, qui sont tous hétéros, opprimerait chaque femme, qui est aussi hétéro, et ce serait ainsi une problématique simple. L'oppression des femmes dans leurs réalités spécifiques n'est pas imaginaire, mais dans une société de plus en plus pluraliste et multiculturelle, on ne peut sûrement pas dire que tout le monde vit cette oppression au même degré (la reine d'Angleterre comme la punk sans-abri). L'oppression sera souvent plus sournoise dans ses manifestations de la vie de tous les jours et rarement avouée. Plusieurs militantes, directement opprimées de cette façon davantage que l'auteur de ce texte, décortiquent cet angle plus en détail dans ce numéro de " Ruptures ". Mais à cause de la nature même de l'hétérosexualité (désir de ce qui est différent), les hommes " patriarches " décident du même coup qu'être différente signifie aussi être inégale, donc inférieure. Les femmes, comme les hommes, doivent pouvoir décider personnellement d'être différent-e-s ou non, en comportement comme en identification, des gens de leur sexe ou de l'autre, ce qui n'affecte en rien l'égalité de toute personne.

Mais le caractère biaisé de cette théorie, que des personnes simplistes assimilent à tort à la totalité du féminisme, est que tous les rapports entre les femmes et les hommes seraient gouvernés par l'hétérosexualité. Si c'est une réalité qui est celle d'un certain nombre de personnes (pas nécessairement la majorité, mais uniquement un groupe visible qui impose sa norme), l'ériger en système n'est rien d'autre qu'une dictature, d'où on peut dire que si les victimes du patriarcat sont en général des femmes, les hommes qui " osent " avoir des comportements qui défient la norme et les assument peuvent aussi être discriminés et stigmatisés par leurs semblables, complices du patriarcat. En tant qu'anarchistes, les lesbiennes, gais, bisexuel-le-s, transsexuel-le-s et autres minorités sexuelles dans notre communauté et dans la société doivent tenir leur bout et lutter pour l'égalité de la diversité de leurs situations et refuser les solutions patriarcales et paternalistes que les " leaders de la communauté gaie " leur proposent : le mariage (institution hétérosexuelle, hiérarchisée et sexiste inventée et vénérée par les différentes religions) ou l'union civile (contrat monogame et porteur de privilèges sociaux, donnant des droits supérieurs à ceux des gens qui refusent d'y adhérer).

C'est tout le concept de la famille bourgeoise qui doit être aboli. Le mariage gai est une copie d'un privilège donné aux personnes hétérosexuelles sur le dos des célibataires, des personnes qui veulent vivre libres de contraintes et des enfants dans les couples. Ce ne sont pas les personnes homosexuelles qui doivent obtenir le droit de se marier, mais les couples hétérosexuels qui doivent perdre ce " sacrement " d'institution archaïque et tout traitement spécial qui en découle. Un autre problème causé par la survalorisation des couples est la supposition que tous les couples sont permanents et exclusifs, ce qui est loin d'être le cas et même loin d'être nécessairement désirable. Que donne le mariage gai s'il brise le triangle, par exemple, dont je ferais partie?

Et l'amour libre là-dedans? Depuis au moins 1864, comme le soulignait la première édition de " Ruptures ", les anarchistes réclament l'abolition du mariage, c'était même une promesse républicaine pendant la guerre civile espagnole. Quelques décennies plus tôt, le mariage avait été effectivement aboli par l'URSS dans ses débuts, enregistrant seulement des " unions " qui étaient tout aussi faciles à dissoudre. La jeunesse était même invitée à vivre en " commune ", qui pouvait également servir d'unité de production. Ce mouvement de changement social dura plusieurs années jusqu'à ce qu'un essoufflement de la révolution ne ramène un vent de droite favorisé par Staline et finisse d'installer une discipline de fous, autojustifiée par une " élite " d'intellectuels réactionnaires. Le mariage fut éventuellement rétabli, tandis que l'homosexualité, pour sa part, légalisée peu après la révolution de 1917, fut recriminalisée en 1934.

Il nous faut, de toute urgence, une conception alternative et viable des relations humaines compatible avec l'anarchisme et la nature humaine. Les années 1970 avaient été l'occasion pour toute une génération d'expérimenter de nouvelles expériences. C'est en de telles circonstances que l'on peut forger des conceptions novatrices qui ne prennent rien d'antérieur pour acquis. En 1977, l'auteur états-unien Mitch Walker, qui rédigeait un manuel d'exploration sexuelle pour jeunes adultes suggérait l'activité suivante: " La personne-pénis peut masturber son partenaire; la personne-cul peut se masturber ou alors étirer le bras pour insérer un doigt dans l'anus de son partenaire - beaucoup de possibilités s'ouvrent, à vous de découvrir exactement ce que vous aimez faire et ce que vous appréciez, selon vos différents goûts et humeurs. " Il s'agit d'un bel exemple, bien que vous n'ayiez peut-être pas personnellement l'envie de ces pratiques sexuelles, d'une conception non-déterministe d'un rapport entre deux hommes (ou peut-être pas?) qui ne tient pas compte des préjugés sociaux vécus par les personnes qui s'y adonnent.

La population planétaire étant toujours en croissance cancéreuse, il est clair que la sexualité n'a pas besoin de la reproduction comme exutoire ni comme justification. Si chaque être humain a besoin, en moyenne, de faire l'amour deux fois au cours de sa vie pour maintenir l'espèce, il est temps qu'une activité si épisodique cesse d'être la clé de l'organisation de sociétés où bien d'autres choses se passent le reste du temps!

Que les condoms se constituent en la nation et investissent le peuple du pouvoir souverain!

Sid