Où est-ce qu'on va maintenant?

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Où est-ce qu'on va maintenant?
Vers une nouvelle stratégie révolutionnaire

Après la Bataille de Québec, plusieurs se demandent: "qu'est-ce qu'on fait maintenant ?". Certains sont déjà en train de se préparer pour "Washington" (où il y aura une réunion de la Banque Mondiale et du FMI). Bon, nous aurions plutôt une autre idée: ne serait-il pas temps de trouver des moyens pour confronter les nombreuses critiques amenées contre le "mouvement" ?

Développer une stratégie révolutionnaire sera crucial pour tout mouvement révolutionnaire significatif. En fait, c'est probablement ça, et la pratique qui s'y greffera, qui déterminera l'utilité de ce mouvement et éventuellement s'il grossit ou s'il stagne.

À notre avis, une telle stratégie ne peut venir que d'une analyse matérialiste du système dans lequel nous vivons et de nos expériences à le confronter. Une telle stratégie doit être définie collectivement. Nous avons face à nous un système intégré d'oppressions qui est construit autour de différentes parties (comme par exemple le principe autoritaire et l'étatisme, le patriarcat et la réification sociale, le nationalisme et le racisme, l'esclavage salarié et l'économie de marché) qui ensemble nous exploitent, nous aliènent et nous oppriment ainsi que le monde nous entourant. De ce qu'on en comprend, le système est dynamique et non statique et s'est révélé très habile à récupérer les défis partiels.

Alors qu'un des bons points de la première "nouvelle gauche" fut de souligner qu'il y avait plus que l'oppression de classe dans le capitalisme et qu'aucune lutte n'était "secondaire", elle a aussi contribué, en introduisant l'approche des "luttes spécifiques", à tuer l'idée d'une lutte totale et celle d'un "sujet révolutionnaire". Il semble aujourd'hui que personne n'ait de compréhension totale, ou ne serait-ce qu'une théorie générale cohérente, du système contre lequel nous nous battons. En fait, la théorie et la pratique de notre mouvement ressemble plus ou moins à une "liste d'épicerie".

Si nous recommençons à penser de façon critique à notre situation, nous devons nous poser quelques questions. En premier lieu: "à qui profite le crime ?" , ou comme la police le demande souvent dans les manifs avant de nous asperger de poivre, "qui est responsable ?". Si nous savions à qui profite le système contre lequel nous en avons et qui le dirige, peut-être serait-il plus facile de développer une stratégie révolutionnaire ?

Nous pensons que n'importe quel regard honnête sur la situation va pointer vers un groupe de gens relativement petit, ceux et celles que nous, les communistes libertaires de la vieille école, appelons la classe dirigeante (les patronNEs et les politicienNEs) et leurs laquais (les technocrates et les dirigeantEs des compagnies).

Maintenant, comment pouvons nous défier (et éventuellement renverser) leur pouvoir? Peut-être pourrions-nous commencer par essayer de voir comment on peut rompre l'emprise de leur hégémonie idéologique et comment on peut s'arranger pour convaincre le reste des gens qu'ils exploitent et oppriment de se rebeller avec nous contre eux?

Vous n'avez jamais entendu parler d'un mot de 6 lettres? Vous savez, ce petit mot qu'on épelle "CLASSE"? Pour des gens qui veulent changer le monde, ce petit mot est important, même si ce n'est pas politiquement correct d'en parler et si ça fait vieux jeu. Toute stratégie qui veut renverser le capitalisme et construire le communisme libertaire à la place et qui ne commence pas par "classe" est une stratégie vouée à la faillite.

Qui a le pouvoir de changer le système? Qui a le pouvoir de s'emparer de l'économie, de détruire le capitalisme et de construire une communauté autogérée, directement démocratique à la place? Qui sinon le vieux "prolétariat" pris dans son sens large, c'est à dire touTEs les "non-possédantEs" et touTEs les "dirigéEs" et "administréEs" de ce monde ?

Les gens ont raison de pointer en direction d'une stratégie de "pouvoir dual". Dans une société de classe, et l'Amérique du Nord est toujours une société de classe, développer une stratégie autour de l'idée de "pouvoir dual" implique de construire une force de classe, le camp prolétarien, pour s'opposer au pouvoir existant (la classe dirigeante).

Bien entendu, nous savons que le prolétariat contemporain est démoralisé, désorganisé et parfois même réactionnaire. En fait, il ne sait souvent même pas qu'il existe! Il y a beaucoup de prolos (c'est à dire des gens qui se font bosser et n'ont que leur force de travail à vendre pour survivre et qui le savent) mais pas de prolétariat. Bien que cette classe puisse exister objectivement, elle n'existe pas subjectivement. En d'autres mots, il n'y a pas en ce moment de sentiment de classe qui permettrait au prolétariat d'agir de façon autonome en fonction de ses propres intérêts.

Pourtant, la seule façon d'aller là où nous voulons aller, à moins de se raconter des histoires, est de construire cette force de classe. Mais comment faire pour y arriver?

Tout mouvement révolutionnaire, toute force de classe, devra confronter le système dans son ensemble pour le renverser d'un coup et pour toujours s'il ne veut pas que ce dernier lui tombe dessus et le suffoque. Considérant le rôle central que joue le patriarcat dans le système contemporain (la reproduction "gratuite" de la force de travail, l'introduction de la réification et de l'autorité dans la sphère sociale, la négation de l'individu, l'oppression de la moitié de l'humanité, etc.), nous pensons qu'il est essentiel de le confronter. C'est la même chose pour le reste des parties du système. Chaque division, chaque oppression, considérant qu'elle peut être la base d'un retour à un système de classe (sans parler du fait que nous ne pouvons tolérer l'oppression, même si nous ne la vivons pas personnellement), doit être défiée par tous pour éventuellement être détruite.

Le rôle de l'organisation révolutionnaire est de faire le lien entre toutes les "luttes spécifiques" en montrant ce qui, dans chaque révolte particulière, peut être généralisé de façon à ce que toutes les "luttes spécifiques" se fédèrent en une seule lutte sociale générale. Nous devons nous assurer que chacunE comprenne qu'une attaque contre l'un ou l'une d'entre nous est une attaque contre touTEs. Dans ce contexte, la défense du droit à l'avortement, par exemple, n'est plus défensive mais offensive: elle participe à une lutte générale pour asseoir notre autonomie et se réapproprier ce qui nous revient de droit (tout!). Ce n'est pas seulement une question féministe (ou même une "question femme"), mais également une question de classe et une question antiraciste.

Mais encore, comment construit-on cette "force de classe"? Une façon de commencer, c'est d'identifier où les différentes forces d'oppression convergent. Quelles causes offrent les meilleures opportunités de généralisation? Nous pensons qu'il faut identifier les possibilités de rapprochement et travailler là-dessus.

La guerre globale contre les pauvres, c'est à dire le néolibéralisme et la globalisation capitaliste, est sans aucun doute un bon point de départ. Des diktats de la Banque Mondiale aux coupures dans les programmes sociaux, de la délocalisation de la production au cassage de syndicats, de la construction massive de prisons à l'introduction d'une gestion globale de la pauvreté: les liens sont clairs. Nous sommes en face d'une guerre de classe menée contre chacunE d'entre nous. Nous pouvons prendre n'importe quelle lutte spécifique et la lier à une question globale. Cette guerre affecte toutes les communautés: puisqu'elle pose la question de la distribution inégale de la richesse et du pouvoir, elle offre une opportunité assez large de radicalisation.

Mais par où commencer? Que ce soit au lit ou en politique, nous sommes contre la position du missionnaire. Cela suppose que nous devons d'abord savoir qui nous sommes, où nous vivons, étudions et travaillons et COMMENCER A PARTIR DE LÀ. Nous devrions nous organiser autour d'enjeux quotidiens nous touchant directement en posant la question du pouvoir tout en offrant des possibilités de radicalisation. Nous parlons ici d'organisations communautaires de classe, dont l'action serait basée sur une stratégie de conflit. Les enjeux sont tout autour de nous: la réforme de l'aide sociale, le contrôle de son corps (et de ses fonctions reproductrices), la criminalisation de la pauvreté, les sweatshops, le travail précaire, la syndicalisation, le logement social, etc...

Nous ne pensons pas qu'une organisation révolutionnaire soit l'outil adéquat pour mener ces luttes. Nous avons besoins d'organisations larges, radicales mais ouvertes à tout un chacun pour faire ça. Cependant, nous avons également besoin d'organisations où les militantEs révolutionnaires peuvent partager des expériences et s'organiser pour la bataille des idées.

À la NEFAC, nous pensons que le travail peut être grosso modo divisé en trois parties différentes: l'étude et le développement théorique, l'agitation et la propagande anarchiste et l'intervention dans les luttes de notre classe. Pour nous, à la base, la stratégie d'une organisation révolutionnaire (c'est-à-dire une organisation de révolutionnaires) est de radicaliser les luttes et de mener la bataille des idées libertaires contre les idées autoritaires. Nous pensons que l'organisation doit être un point de ralliement pour les militantEs sur la même longueur d'onde pour qu'ils et elles n'aient pas besoin de fuir les léninistes (et les autres courants politiques) mais puisse les confronter et gagner le débat sur l'autonomie des mouvements sociaux.

[N.B. : une première version de ce texte a déjà été publiée dans le numéro 2 de la revue Northeastern Anarchist.]