De la nécessité de l'auto-organisation
Si nous sommes sérieuses et sérieux dans notre quête d'une société sans État, sans patriarcat ni capitalisme, il faudra nécessairement admettre que le mouvement libertaire doit grandir, autant en quantité qu'en qualité. Mais comment y arriver ? Est-il réaliste de penser que les organisations anarchistes actuelles suffiront à rassembler une force de classe capable de renverser le système opprimant dans lequel nous vivons ? N'est-il pas plus probable que nous atteindrons cette force collective par la multiplication de regroupements auto-organisés luttant contre les maux qui leurs sont spécifiquement causés par le capitalisme ?
Avant de tomber dans quelque chose de trop abstrait, qu'entendons-nous par des regroupements auto-organisés en lutte ? C'est assez simple, partout dans nos vies la classe dirigeante nous mène une guerre. Il reste à notre classe de répliquer. Il faut, par exemple, des associations de locataires prêtEs à affronter de façon combative les propriétaires. Contre les évictions (ou bien même le paiement du loyer !) que nous font subir les proprios, ces regroupements de locataires anticapitalistes en lutte seraient capables d'initier une grève de loyers dans leur quartier, ou dans un logement, contre un propriétaire en particulier. Mais sortons du si, de l'hypothétique : déjà sur les lieux de travail de ce monde un bon nombre de travailleurs et de travailleuses s'organisent de façon autonome et agissent contre leurs patrons. La vague de grèves sauvages que connaissent en ce moment les bureaux de poste en Irlande, même si elle reste relativement petite, en est un exemple frappant. Des actes quotidiens de sabotage et de simple solidarité avec ses co-travailleurs et travailleuses passent souvent inaperçus mais sont des preuves indéniables de la capacité et de l'efficacité de l'auto-organisation des prolétaires. Contre le racisme, le sexisme et leurs multiples manifestations, il n'est pas étonnant, mais au contraire encourageant, que des femmes, des gens de couleur, des gais, des lesbiennes et des bissexuelles se regroupent entre eux et elles pour mener leur combat. L'important pour toute personne soucieuse d'un changement révolutionnaire n'est pas de prendre contrôle de ces luttes, mais bien d'y participer en essayant d'y amener des pratiques qui sont clairement en rupture avec le système actuel et en essayant de promouvoir leur possible convergence vers un climat d'insoumission généralisée. Comme dirait nos camarades de l'"Anarchist Federation" d'Angleterre : 'Il est essentiel de construire un "front libertaire" de tous ces groupes et de tous ces mouvements. Ainsi le travail révolutionnaire consiste en partie à lier chaque sphère de lutte en faisant ressortir toutes les tendances libertaires et anticapitalistes latentes qu'on peut y trouver.'
Au-delà de la stratégie...
À propos de la question de l'auto-organisation, au-delà de la stratégie, il faut aussi y voir son aspect éthique, c'est à dire comment l'auto-organisation répond à une mise en pratique honnête des principes anarchistes. Un principe fondamental de l'anarchisme, dit vulgairement, est que nul autre que soi-même et les gens avec qui on se lie, sommes responsables de notre propre émancipation. Historiquement, ceci fut appliqué dans la Première Internationale par la devise : "L'émancipation des travailleurs doit être l'oeuvre des travailleurs eux-mêmes". Mais ne restons pas figéEs dans le temps. Devant la réalité qu'il est AUJOURD'HUI difficile de se syndiquer, ou bien lorsqu'il y a un syndicat en place il est souvent inefficace et/ou vendu aux patrons, l'auto-organisation sur le lieu de travail devient une nécessité et non plus seulement un choix stratégique. C'est quoi l'auto-organisation sur le lieu de travail ? C'est premièrement se regrouper entre travailleurs et travailleuses pour discuter de ce qui se passe à job, c'est ensuite élaborer ensemble une stratégie pour faire valoir nos intérêts face à ceux des patrons et finalement c'est mettre en action nous-mêmes cette stratégie. Concrètement, ça consiste à ralentir le rythme de travail par des grèves du zèle ; ça consiste aussi en des actes de destruction de la propriété privée de nos boss par du sabotage. En bout de ligne, l'auto-organisation sur les lieux de travail mène à des grèves sauvages, des grèves contrôlées par la base des travailleurs et travailleuses débarrasséEs d'intermédiaires indésirables comme des bureaucrates syndicaux.
Un autre exemple de l'auto-organisation est celui des luttes de quartier. Dans la vaste majorité des cas, ce sont les habitantEs d'un quartier qui trouveront les meilleures solutions aux défis auxquels le quartier fait face. Bien que j'apprécie des conseils venant de l'extérieur, je crois fondamentalement que je sais plus que n'importe qui quoi faire au moment où mon voisin se met à devenir violent avec sa conjointe. C'est la même chose lorsque des néo-nazis se manifestent publiquement dans mon quartier populaire de Montréal, Hochelaga-Maisonneuve. Il n'est alors pas surprenant de voir des militantEs de groupes antiracistes comme Action Anti Raciste (A.R.A.) et les Red and Anarchist Skinheads (R.A.S.H.), dont quelques-unEs sont aussi d' Hochelaga-Maisonneuve, travailler en commun avec des gens concernés du quartier pour régler le problème.
Quand l'auto-organisation se lie avec l'autonomie organisationnelle
Il est souvent dit que : 'La libération des femmes se fera par les femmes'. N'est-il pas d'abord absurde qu'un homme, aussi "anarchiste" soit-il, intervienne de façon directe dans les affaires d'un groupe de femmes non-mixte sans leur permission ? Non pas que les hommes n'ont pas leur part de tâches à accomplir dans la lutte anti-patriarcale, mais ils doivent respecter, lors d'une lutte commune avec des groupes de femmes, les limites d'intervention pour les hommes fixées par ces divers groupes de femmes. Par exemple, certaines femmes ne se sentent mieux qu'entre femmes pour se réunir et discuter ; il est alors très logique qu'elles optent pour cette forme d'organisation. Dans ce cas l'auto-organisation se lie avec un principe qu'on pourrait appeler l'autonomie organisationnelle. C'est à dire que les groupes de femmes non-mixtes appliquent l'autonomie organisationnelle en se regroupant entre femmes seulement.
On sait que partout en Amérique du Nord il y a de graves problèmes concernant la violence policière et le meurtre policier. Ce qu'on sait aussi c'est que la plupart du temps les victimes de la police sont des gens de couleur. Le cas de la ville de Cincinnati est probant. Dans les 5 dernières années, 15 personnes y ont été tuées par la police. Ces 15 personnes avaient toutes la peau noire. La plus grande partie de ce problème ne peut qu'être résolu par la communauté noire de Cincinnati. La meilleure arme contre la police de Cincinnati ne serait nul autre qu'une organisation de personnes noires vivant à Cincinnati et concernées par la menace policière. Tout comme dans le cas de l'implication des hommes dans la lutte anti-patriarcale, cela n'équivaut pas à dire que les personnes blanches n'ont pas leur part à faire dans les luttes contre le racisme (dans ce cas-ci, le racisme policier). Par ailleurs, vous pouvez être sûr que l'implication des personnes blanches dans les émeutes anti-policiers qui ont suivi le meurtre par la police du jeune Timothy Thomas le 7 avril dernier à Cincinnati était généralement très apprécié par la communauté noire. Il faut seulement comprendre que même si oui le capitalisme opprime notre classe en entier, certaines parties de notre classe sont doublement ou même triplement opprimées par les idées haineuses qui composent le racisme et le sexisme. Certes, une stratégie de "Unite and fight" peut sembler alléchante en forme slogan mais prôner cela à tout prix serait de un, oublier l'importance des oppressions spécifiques, et de deux, un manque de respect envers les désirs auto-organisationnels déjà manifestés par certaines femmes et certaines personnes de couleur. à titre d'exemple le groupe Black Autonomy Network of Community Organizers, qui regroupe, des anarchistes-révolutionnaires de couleur noire aux Etats-Unis. Comme dans le cas des femmes appartenant à des groupes non-mixtes, ils appliquent, selon leurs besoins, le principe de l'autonomie organisationnelle.
De l'auto-organisation vers la convergence en un mouvement anticapitaliste et libertaire
L'auto-organisation et l'autonomie organisationnelle, comme principes, reçoivent souvent le reproche de séparer et isoler les luttes. En partie, cela pourrait être vrai, la lutte antiraciste semblant être d'un côté, les luttes anti-patriarcales de l'autre. À ce sujet, il est important de réaliser deux choses. De un, il faut montrer que souvent les manifestations de l'oppression viennent d'une même source, celle de la société de classe. Politiquement et économiquement, nos sociétés sont divisées en deux. D'un côté il y a les personnes qui possèdent et décident, de l'autre ceux et celles qui sont dépossédéEs et qui se font diriger. Le racisme et le sexisme, en plus d'être spécifiquement opprimants pour tous (quoi qu'à différents degrés selon les personnes), aident au maintien du capitalisme par la division qu'ils créent entre oppriméEs. De deux, il faut avoir une conscience de classe capable de nous amener à la constatation qu'une attaque sur une partie de notre classe est une attaque sur notre classe entière. Dans ce sens, si une organisation autonome, par exemple de quartier, se fait attaquer par des mesures répressives venant de l'État, ce n'est pas le moment de dire bêtement : " Hé bien, ils voulaient s'organiser seuls... ". Au contraire, il est temps de leur apporter un appui soutenu qui démontrerait un respect envers leur organisation.
Il faut défaire la notion que l'on doit tous être dans le même groupe pour être fortEs. Il est plus que possible que plusieurs organisations et groupes autonomes s'unissent périodiquement et même définitivement pour former une force commune. Dans ce sens, le but des anarchistes, du moins sur le plan organisationnel, ne devrait pas être de construire une seule organisation capable de rassembler toutes les forces anticapitalistes libertaires ; mais bien de proposer des méthodes et des pratiques organisationnelles qui peuvent se reproduire et se multiplier tout en mutant selon les besoins de chaque groupe révolutionnaire librement associé.
Nik Robertson
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