Pendant ce temps... en France

Dans le cadre du salon du livre anarchiste de Montréal, nous avons rencontré des camarades d’Alternative Libertaire, une organisation communiste libertaire française. Nous avons profité de l’occasion pour leur poser quelques questions sur l’état actuel du paysage politique et des luttes dans lesquelles ils s’impliquent activement en France.

– Quels sont les principaux débats de la gauche radicale française actuellement ?

Il y a un débat fondamental qui traverse toute la gauche radicale et le mouvement social, c’est la question de l’autonomie des luttes et de la capacité des mouvements sociaux à s’auto-représenter. Evidemment ce n’est pas théorisé de façon aussi explicite. Mais quand même. Depuis Décembre 95, qui a correspondu au lancement d’un nouveau cycle de luttes et de maturation du mouvement social et syndical, certains militants trotskistes ou de la néosocial-démocratie n’ont eu de cesse de larmoyer sur «l’anarcho-syndicalisme du mouvement social». Ce sont les termes qu’ils emploient. Concrètement cela veut dire que le mouvement social français est à leur goût trop indifférent aux questions politiciennes et institutionnelles. Cela dessert donc leur projet de former un nouveau parti «à gauche vraiment» qui serait la traduction institutionnelle des mouvements sociaux. De ce point de vue, le modèle ultime, en Europe, a longtemps été le Parti des travailleurs de Lula au Brésil. A présent que Lula s’est vautré dans la trahison, c’est plutôt Die Linke en Allemagne... Mais leur obsession reste toujours la même: convaincre que les mouvements sociaux ont besoin de nouer une alliance avec un parti qui les représenterait dans les urnes. «Il faut donner un débouché politique aux luttes»: c’est leur refrain préféré. Alternative libertaire a toujours combattu cela — le premier «Appel pour l’autonomie du mouvement social», auquel pas mal de libertaires syndicalistes avaient contribué, date déjà de 1998.

Ce débat structurant a pris un nouveau tour depuis la défaite du mouvement sur les retraites de 2003. Actuellement on peut considérer que le mouvement social (notamment les syndicats SUD (des syndicats de base plus combatifs), mais aussi la mouvance des organisations de chômeurs, de lutte du logement, etc.) est dans une période de désarroi, de perte de confiance en lui-même et dans sa capacité à obtenir des victoires. Du coup les thèmes institutionnels reviennent en force. Et pas mal de militantes et de militants des mouvements sociaux se disent mollement: «Bof, puisqu’on n’a pas gagné dans la rue, autant faire autre chose». Ça a donné la candidature ô combien symptomatique de José Bové, ou le petit score d’Olivier Besancenot, de la Ligue communiste révolutionnaire (un parti trotskiste), à la présidentielle 2007. Par rapport à cela, Alternative libertaire doit argumenter et répéter cette idée de base que le «débouché politique» des luttes... c’est la victoire des luttes. Et que l’organisation des travailleuses et des travailleurs pour lutter pour leurs droits rapportera toujours dix fois plus qu’une «nouvelle gauche» politicienne.

– Quels sont actuellement les principales batailles et les principaux fronts de lutte dans lesquels AL s’implique activement ?

Depuis plusieurs mois à Paris et en région parisienne, des grèves de travailleurs sans papiers se multiplient. Il s’agit d’un mouvement massif initié par le syndicat CGT et l’association Droits devant!! – mais dans lequel on trouve également les syndicats SUD et la CNT – où des centaines de travailleurs, souvent employés dans les secteurs du nettoyage ou de la restauration se sont mis en grève et réclament des papiers pour pouvoir vivre décemment en France. Ce sont des personnes qui sont là souvent depuis des années, travaillent dans des conditions très précaires, payent des taxes à l’État français qui refuse de les régulariser. Actuellement, moins de 10 % des dossiers déposés en préfecture de demande de régularisation ont abouti favorablement. Depuis le début, les militants d’Alternative libertaire sont impliqués dans cette lutte amenée à transformer le paysage syndical français – dans le sens où il est appelé à coller davantage à la réalité du prolétariat d’aujourd’hui.

– Avec la droite au pouvoir depuis plusieurs années en France, quelle est la situation sur le front antifasciste ? AL y participe-elle activement ?

Depuis l’échec de Jean-Marie Le Pen à la présidentielle de 2007, le FN n’est plus très «à la mode». Il faut dire que beaucoup de ses idées ont été reprises par Sarkozy et bénéficient même d’une certaine complaisance de la part du Parti socialiste et des centristes. Mais bien sûr l’extrême droite est toujours capable d’organiser des actions violentes. C’est de plus en plus le fait de petits groupes «incontrôlés» – parfois des «soldats perdus» – liés ou non à un FN en perte de vitesse. Face à cela, le front antifasciste s’est largement étiolé. Aujourd’hui il se réduit de plus en plus à la mouvance libertaire (AL, CNT, No Pasaran), voire à certains trotskistes (JCR). Nous parlons ici des organisations qui ne se contentent pas de se dire antifascistes, mais qui sont prêtes à mettre du monde dans la rue face aux nervis.

L’intégrale de cette entrevue se trouve en ligne à www.nefac.net/entrevueAL

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Extrait du numéro 21 du journal Cause commune