Pas de progrès sans les grèves !

La première grève à l’échelle du Canada s’est déroulée ici même, au Québec, plus précisément à Montréal. Cette grève en appela d’autres qui, toutes, ont permis à la classe ouvrière d’acquérir ou de défendre des droits essentiels. Toutes ces luttes ont également favorisé à différents niveaux le développement d’une conscience de classe parmi les exploitéEs. À l’heure où l’État québecois met en péril le droit fondamental de grève, il est nécessaire de revenir en arrière et de déterminer l’importance de ces luttes pour le prolétariat aujourd’hui.

Le 3 juin 1843 éclate une grève sur le chantier de construction du canal Lachine. La plupart des travailleurs sont Irlandais et parqués dans les quartiers pauvres de l’ouest de l’île. La ville de St Timothée sera occupée durant 22 jours avant que les autorités ne fassent une vingtaine de victimes pour mettre fin au conflit. À cette époque, il n’existe aucune législation sur les conditions de travail. Toute tentative d’insubordination sur un lieu de travail est immédiatement réprimée. En ce sens, l’action des travailleurs du canal Lachine mérite d’être rappelée et occupe une place centrale dans l’histoire des luttes sociales. Ce n’est que 29 ans plus tard, en 1872, que le Parlement canadien adopte une loi sur le droit de grève et légalise les syndicats. Cependant, cette loi ne sera bien évidemment jamais respectée intégralement par les patrons, en 1872 comme en 2008.

Avec la légalisation des syndicats apparaissent les premiers gains du mouvement ouvrier. Jusqu’à la Première Guerre mondiale, le taux de syndicalisation au Québec est au dessus de 10%, ce qui à l’époque constituait un chiffre impressionnant. Les travailleurs et travailleuses purent obtenir des droits fondamentaux même si l’ensemble de leurs conditions sont demeurées bien piteuses. Néanmoins, la crise économique des années 30 va jeter unE québécoisE sur quatre au chômage, et le taux de syndicalisation va chuter sous la barre des 10%. De 1922 à 1941, on ne compte environ qu’une trentaine de grèves à l’échelle de la province. La plupart des conflits sont sporadiques et ne mènent pas à des gains sur le long terme. Un sursaut aura lieu en 1942 et 1943, alors que 244 grèves ont lieu au cours de ces deux années, la production de guerre expliquant cela. En effet, les conditions de travail dans les usines d’armement sont abjectes et beaucoup d’ouvrières se mettront en grève pour réclamer une amélioration de leurs conditions.

De la fin de la Deuxième Guerre jusqu’au milieu des années ‘60, l’heure est sombre. Trois événements ont marqué la conscience des travailleurs et travailleuses, et ils sont aujourd’hui inscrits dans la mémoire collective. Il s’agit de la grève de l’amiante (1949), de celle de Louiseville (1952) et de Murdochville (1957), qui eurent lieu sous le régime duplessiste. La première citée demandait entre autre l’instauration de la formule Rand, mesure permettant au syndicat d’exiger de l’employeur qu’il prélève une cotisation syndicale obligatoire à la source. Ces trois grèves, qui furent des luttes acharnées de plusieurs mois et émaillées de nombreux incidents, se sont avérées avec le temps comme des exemples concrets de l’efficacité de cette forme de lutte. Par l’intensité des grévistes et aussi de par la répression brutale de l’État, elles ont mené à une conscientisation rapide des masses ouvrières à l’échelle de la province. Surtout, malgré qu’elles se soient avérées des défaites au niveau des revendications, elles ont montré qu’il était possible de combattre l’ordre établi et de s’organiser pour la solidarité.

En 1966, le nombre de grèves fait un bond énorme et culmine à 137, et se stabilisera jusqu’en 1989. Le record de grèves en une année au Québec est de 390 en 1974, ce qui fait plus d’une grève par jour à l’échelle de l’année! C’est lors des années ‘70 que la majorité des gains sont acquis. Les salaires sont augmentés, des fonds de solidarité sociale sont créés, des congés payés sont instaurés, le temps de travail est réduit…Bref, un peu de tout pour alléger le fardeau. On observe que c’est à partir de 1989 que le nombre de grèves est en chute au Québec, allant jusqu’à seulement 96 cas pour l’année 1995. Il y eut un sursaut en 2005, avec 138 conflits cumulés, et comme par magie…uniquement 42 arrêts de travail en 2007 ! C’est bien là qu’on voit les effets des lois du gouvernement Charest, où il est dorénavant presque interdit de faire grève. Bref, retour à la case départ d’avant 1872 !

Il est donc facilement observable que les conditions sociales se sont améliorées lorsque le nombre de grèves et de conflits étaient élevés. Les années ‘60 et ‘70 ont été un tumulte social qui a permis à l’ensemble de la classe ouvrière d’acquérir des droits essentiels qu’il nous revient de défendre activement aujourd’hui. Avec le gouvernement chrétien-fasciste de Duplessis, les grèves furent presque inexistantes, mais quand elles ont pris forme, elles ont embrasé la province et généré la remise en cause de l’ordre dominant. Quant à la fin du XXe siècle, il n’est pas illogique de constater que le recul des grèves se fait avec le développement toujours plus sauvage du capitalisme, notamment avec l’aide de la mondialisation des marchés et de la restructuration des États. La perte d’une identité syndicale combative y est également pour quelque chose. Quand les bureaucrates et les parvenus se serrent la main, ce n’est jamais à l’avantage de ceux et de celles qui n’ont déjà pas grand chose. Ce qu’il nous reste à faire ? La grève, pardi…

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Extrait de Cause commune no 20