Possibles fait le point sur l’autogestion

La revue Possibles est née il y a presque 30 ans dans l’intention de «rendre compte des diverses pratiques émancipatoires pour les réunir autour d’un projet de société autogestionnaire». Elle a décidé ce printemps de revisiter le concept d’autogestion par un numéro spécial sur le sujet et un colloque organisé à l’Université de Montréal à l’occasion du 50e anniversaire de son département de sociologie (1).

L’indéniable intérêt du tour d’horizon que nous offre Possibles, c’est qu’il s’attarde autant à ce que l’autogestion a de grandiose qu’à ce quelle a de banal, voire mesquin : de l’autogestion généralisée à l’autogestion de la misère (comme dit l’ultra-gauche), du projet de société totalisant aux pratiques actuelles du développement durable et de l’économie sociale. Dès l’éditorial, la revue met le doigt sur un point fondamental: il y a au moins deux autogestion; l’autogestion comme point d’arrivée de l’action politique, économique et sociale et l’autogestion comme pratique concrète nécessaire à la poursuite de toute action émancipatoire. S’il n’y a guère plus que les libertaires pour revendiquer l’autogestion dans sa dimension utopique de projet de société, l’autogestion comme pratique concrète est le quotidien d’un nombre important de projets ayant pignon sur rue au Québec (même s’ils ne revendiquent pas nécessairement l’étiquette autogestionnaire).

Dans un premier temps, plusieurs auteurEs se demandent ce qu’il est advenu du projet autogestionnaire, entendu comme projet de société, qui animait la revue dans les années 1980. Le constat général qui en ressort est que le mouvement autogestionnaire québécois a plus été fantasmé qu’autre chose. Si tous les ingrédients étaient bel et bien là, la pâte n’a jamais vraiment levée. Ce détour par le passé n’est pas vain, au contraire, on en apprend beaucoup (la mémoire des vaincus n’étant jamais très populaire). Qui sait, par exemple, que plusieurs sociologues militantEs ne juraient que par l’autogestion durant les années 1980, ou que plusieurs colloques ont été organisés et que certaines initiatives communautaires aujourd’hui très banales ont déjà eu un souffle subversif? Pour notre mémoire collective, les textes de Gabriel Gagnon, Jean-François Lepage et Mona-Josée Gagnon sont essentiels.

D’autres auteurEs traquent plutôt l’idée dans des pratiques concrètes pour voir si l’autogestion ne perdurerait pas sous un autre label. À mon humble avis, certains de ces auteurs font le catalogue de l’autogestion de la misère. Développement territorial, économie sociale et mouvement coopératif sont décortiqués pour voir si on ne pourrait y trouver l’ombre du souffle autogestionnaire. Si certains approchent la question de manière désincarnée, d’autre y vont de façon plus critique. Mona-Josée Gagnon, par exemple, juge sévèrement ces applications à la petite semaine dans L’irréductible destin d’une utopie (p.54). «Dans le cadre de cette même ancienne vie syndicale, au cours des années quatre-vingt et quatre-vingt-dix (début), je fus chargée du dossier «organisation du travail», à l’occasion duquel je retrouvai l’autogestion, mais dans quel état: mutilée, violée, bafouée, reniée, ridiculisée... Les gourous du management étaient passés par là,» écris la sociologue.

La dernière partie revisite l’autogestion aujourd’hui, dans ses dimensions franchement subversives. Marco Silvestro et Jean-Marc Fontan vont voir du côté des pratiques autogestionnaires des libertaires, des militants pour le droit au logement et des écologistes pour noter comment se porte l’utopie au quotidien, tandis que Francis Dupuis-Déri s’attaque aux expériences de camping militant autogérés en Europe (VAAG et autres No Borders!). Le dossier se ferme sur un projet économique d’autogestion généralisée: l’Écopar, présentée par Normand Baillargeon. La boucle est bouclée, partant du monde du travail, l’autogestion y revient dans toute sa dimension utopique et sociétale.

J’appréhendais beaucoup la lecture de ce dossier spécial, tant Possibles nous a habitué au pire réformisme au fil des ans, et je dois dire que j’ai été agréablement surpris. Contrairement à une revue anarchiste, le parti pris «sociologique» de Possibles l’autorise à analyser des phénomènes qui seraient tout simplement mis de côté par des libertaires purs et durs. D’autre part, le dossier m’a permis de mettre le doigt sur un malaise que je ressens depuis plusieurs années face au milieu libertaire. Je suis en effet de ceux qui envisagent l’autogestion dans sa dimension révolutionnaire et j’avoue avoir de la difficulté à réconcilier ma vision utopique pure et dure avec les expériences concrètes des partisans des alternatives de vie. Que ce soit au niveau écologique, de la consommation ou des pratiques militantes, j’ai souvent eu l’impression que les volontés autogestionnaires des camarades m’entourant accouchaient de souris et de projets... un peu banal et finalement pas très subversif (et sans doute qu’eux et elles doivent penser que j’aime à pelleter des nuages mais que je n’actualise pas vraiment mes valeurs). L’intuition de l’introduction de ce dossier, soit la présence de deux exigences autogestionnaires: l’autogestion comme point d’arrivée ou comme moteur du changement social me semble donc vitale. Sans pratique autogestionnaire concrète, l’utopie autogestionnaire n’est pas grand chose (un discours tout au plus), mais sans dimension révolutionnaire globale, la pratique autogestionnaire concrète perd de sa portée et de son sens. J’ai bien peur que seule la fusion des deux exigences permettra d’aboutir à un mouvement ayant un réel potentiel subversif.

Camille

Autogestions, espaces de liberté
Possibles, vol. 29, no 2, printemps 2005

(1) Il faut savoir que ce Département de sociologie hébergeait, il y a vingt-cinq ans, le «seul programme d’envergure en sociologie de l’autogestion» soit le programme de recherche sur les pratiques émancipatoires en milieu populaire de l’Institut québécois de recherche sur la culture (dixit Jean-François Lepage dans Les sociologues québécois et le mouvement autogestionnaire, p. 29).

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Extrait du numéro 5 de la revue Ruptures.