Sur les lignes : CHRONIQUE SYNDICALE

Salaire minimum : le gouvernement est cheap et les centrales ont la mémoire courte

Au Québec, environ 118 000 travailleurs et travailleuses sont payéEs au salaire minimum, soit 3,8 % des salariéEs. Plus de la moitié de ces personnes sont des femmes qui travaillent dans les secteurs du commerce de détail, de l’hébergement et de la restauration. Pour atteindre la rémunération hebdomadaire moyenne (688$, incluant le temps supplémentaire), il faudrait travailler 74 heures au salaire minimum, en admettant que le temps supplémentaire soit payé à temps et demi (ce qui est rare). Le salaire minimum condamne à la pauvreté. Pourtant, les trois principales centrales syndicales québécoises ont dénoncé la hausse du salaire minimum annoncée par le gouvernement québécois. Le salaire minimum passera de 7,60$ à 7,75$ l’heure à compter du 1er mai, une hausse de 2%. « C’est cheap, tonne la FTQ, quand on sait que les travailleurs et les travailleuses doivent composer avec des hausses de tarifs d’électricité, du transport en commun ou encore de loyer ». « Le gouvernement donne d’une main pour reprendre de l’autre » clame la CSQ qui dénonce elle aussi les hausses de tarifs et trouve que le gouvernement aurait au moins pu donner 3% comme les députés vont recevoir. « C’est insuffisant », conclu la CSN, qui dénonce l’incohérence du gouvernement qui prétend que la mesure s’inscrit dans le plan de lutte à la pauvreté et l’exclusion sociale. « En proposant une hausse de 2% alors que l’Indice des prix à la consommation [la hausse du coût de la vie] est de 2,3%, on ne fait qu’appauvrir ces travailleurs et ces travailleuses », explique la CSN. Tout cela est rigoureusement vrai et, pourtant, ça sonne faux... Les centrales syndicales seraient peut-être plus crédibles si elles ne passaient pas sous silence le fait que le Parti Québécois a gelé le salaire minimum pendant cinq ans alors que le Parti Libéral l’a augmenté trois fois en trois ans ?

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Gesca, un patron pas si futé

Une entente de principe est finalement intervenue entre les syndicats représentant 250 employéEs de bureau, de la rédaction et de la publicité du quotidien Le Soleil, de Québec, et Gesca filiale de Power Corp. (propriété de la famille Desmarais). Il aura fallu moins de 48 heures pour régler une situation qui traînait depuis deux ans et demi. La direction, malgré des conventions collectives échues depuis décembre 2003, avait entrepris de très grands bouleversements dans l’entreprise… Les syndiquéEs, qui semblaient n’avoir aucune prise sur Gesca (on ne compte plus les « grèves de signatures », les conférences de presse et autres « moyens de pression ») ont profité de la grande naïveté des propriétaires et ont « foncé dans le tas ». À une semaine de la très médiatique sortie du Soleil compact, les syndicats ont tenu une assemblée générale conjointe où un plan d’action a été voté. Le surlendemain, la direction s’entendait avec eux. L’accord prévoit notamment des hausses de salaires de 2% par année pendant 6 ans (2,5 % par année en 2008 et en 2009 si le tirage et les revenus du quotidien augmentent). En contrepartie, aussi longtemps qu’il y aura des surplus, l’employeur va continuer d’avoir congé de cotisation dans le régime de retraite. Comment les patrons ont-ils pu penser réussir le passage au format tabloïd (avec tout ce que ça implique de mobilisation du personnel) sans d’abord s’entendre avec les syndicats?

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La chaise musicale

Les lendemains de défaites ont tendance à être difficiles. Difficile de nier que le mouvement syndical du secteur public vient de subir une défaite cuisante avec le décret de décembre dernier. Déjà, ça commence à brasser dans certaines organisations syndicales qui n’ont pas su resserrer les rangs autour de l’ennemi commun. La Fédération de l’enseignement de la CSQ, pour une, est au bord de l’éclatement et le tiers des 80 000 membres sont en processus de désaffiliation. Les dissidents reprochent à la majorité de la Fédération d’être trop conciliante avec les patrons alors qu’eux voudraient un syndicalisme un peu plus « combatif ». Sans être aussi impressionnant, plusieurs autres syndicats ici et là sont « en réflexion » et parlent de changer de centrales ces temps-ci. Ça brasse aussi à la direction de certaines organisations et on peut s’attendre à plusieurs « luttes électorales » dans les syndicats. La plus importante concerne sans doute le Syndicat des professionnels du gouvernement du Québec (SPGQ) où la présidente ne se présente pas à sa succession. Dans ce syndicat, où les dirigeantEs sont éluEs au suffrage universel par les 19 000 membres (et non par des déléguéEs), le comité électoral a autorisé pas moins de 28 candidatures (4 équipes complètes)… Bonjour les débats en assemblée générale! Il y a malheureusement fort à parier que tout ce branle-bas de combat ne changera pas grand chose au final dans le paysage syndical québécois…

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Je me souviens...

Encore une fois cette année, nos centrales syndicales nous prouvent qu’elles n’ont aucune mémoire historique. En effet, la plupart des articles sur l’histoire du Premier mai parus dans la presse syndicale oublient de « légers » détails dans leurs explications. Grand classique : personne, ou presque, ne fait mention des convictions politiques des syndicalistes pendus à Chicago en 1886 et dont on commémore la grève par le Premier mai (c’était des anarchistes qui se battaient pour la révolution sociale… et la journée de huit heures). Plus préoccupant encore, nos syndicats sont incapables de situer historiquement le début des manifestations du Premier mai au Québec. Pour eux, tout commence dans les années 1970, quand les grandes centrales recommencent à manifester à Montréal. Pourtant, ça fait 100 ans cette année que l’on marque le Premier mai dans la province. L’initiative de la première manifestation revient à un groupe d’inspiration anarchiste, le cercle « Aide Mutuelle », composé principalement de travailleurs et de travailleuses d’origine juive, mais aussi de quelques immigrantEs irlandaisEs. Des socialistes et des libertaires francophones, dont Albert Saint-Martin, se joignent à la manif (qui regroupera 1800 personnes de toutes « nationalités »). À en juger par le compte-rendu publié par le journal La Patrie, cette première manifestation fut couronnée de succès : « la manifestation socialiste a été imposante et par le nombre de manifestants et par l’enthousiasme qui n’a cessé de régner dans les rangs de la longue procession qui a défilé par les rues Sainte-Catherine, Saint-Denis, Craig et Saint-Laurent ». Sur le trajet, les manifestantEs s’arrêtent sur la rue Saint-Denis devant l’Université Laval et crient « Vive l’Anarchie! » et « À bas la calotte! », ce qui ne manque pas de susciter la controverse parmi les bourgeois et les étudiants qui observent la scène. Cette première célébration du 1er mai marque le début d’une tradition à Montréal, qui durera jusque dans les années 1930. Le plus triste de cet « oubli » c’est que ce sont les comités intersyndicaux qui, dans les années 1970, ont les premiers déterré cette histoire des Premiers mai du début du siècle organisés par des libertaires et des socialistes… Comble de l’ironie, cette année, comme plusieurs l’ont vu, les syndicats se sont « souvenus » que la fête internationale des travailleurs était non pas le Premier mai, mais... le 29 avril!

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Extrait de Cause commune no 10.