La gauche révolutionnaire et les mouvements sociaux

29 novembre 2003, 30 000 membres de la CSN défilent à Québec.Comment arriver à une révolution? Cette question a toujours été au centre des discussions dans l’extrême gauche. Depuis quelques temps, la stratégie de la NEFAC, celle de radicaliser les mouvements sociaux et de développer des politiques révolutionnaires à même ces mouvements, a été fortement critiquée par des éléments de l’extrême gauche autoritaire. Cet article nous permet de réaffirmer le potentiel révolutionnaire des mouvements sociaux autonomes.

Un passé «récent» de défaites

La classe ouvrière en Occident a subi des reculs importants depuis le début des années ‘70 (1). Il y a une continuité dans les attaques de la classe dirigeante. La réingénierie du gouvernement Charest est une reprise des politiques ultra-libérales implantées par Reagan et Thatcher dans les années ‘80 ou par Harris et Klein dans les années ‘90. Ces mêmes politiques, qui fondamentalement servent de moyens pour transférer la plus grande part de richesse possible des mains des pauvres aux mains des riches, ont aussi été l’œuvre d’une social-démocratie qui tend toujours plus vers la droite en raison du vent néolibéral. Au Québec, le syndicalisme de concertation, pour survivre, se contente d’un réformisme de régression au lieu d’aller chercher des gains. Il en est de même pour de vastes secteurs du mouvement communautaire. À l’exception de quelques moments d’ébullition (comme, par exemple, à l’automne 2003, moment fort des luttes contre le gouvernement Charest), le moral au sein des mouvements sociaux est assez bas. Il devient donc normal, dans un tel contexte, que les organisations sociales soient abandonnées par leurs membres et se bureaucratisent. Avant de plonger dans l’élaboration de notre stratégie pour développer des politiques révolutionnaires à même les mouvements sociaux, faisons un petit recensement des idées et des pratiques développées par la gauche révolutionnaire au Québec.

La gauche révolutionnaire

La gauche révolutionnaire est minuscule au Québec. Aucun parti, organisation ou tendance ne peut se réjouir de sa santé ou de son importance. On retrouve toujours une séparation entre groupes révolutionnaires pour qui le socialisme passe d’abord par l’indépendance du Québec et ceux pour qui «à la question sociale, il n’y a pas de solution nationale». Cette démarcation reste importante, même si la question nationale québécoise a été mise quelque peu de côté depuis le référendum de 1995.

Sur le flanc nationaliste, nous retrouvons principalement l’Union des Forces Progressistes, quelques-uns de ses éléments (dont le groupe Gauche Socialiste, trotskiste) et, aux yeux de certainEs, le Mouvement de Libération Nationale du Québec (MLNQ). Pour nous par contre, le MLNQ n’est pas de gauche malgré son imagerie libératrice et patriote. Ce qui est beaucoup plus fondamental, ce sont ses politiques xénophobes, qui développent la haine envers les immigrantEs et les anglophones, ainsi que leurs liens avec l’extrême droite. Pourtant, ils sont en mesure d’attirer des gens qui veulent un changement progressiste, voire même révolutionnaire. Dans ce sens, ils sont à considérer lorsqu’on fait un recensement de l’extrême gauche au Québec.

Les membres de Gauche Socialiste, ainsi que la branche de International Socialists à Montréal, sont présentement partagéEs entre le renforcement de leurs propres organisations ou l’avancement de leur tendance dans l’UFP. Elles seront sûrement perdantes dans la prochaine fusion UFP-Option Citoyenne, qui placera le «parti de la gauche» entièrement sur le terrain de la social-démocratie, où tout débouché révolutionnaire est évacué. L’UFP a tenté l’impossible en essayant d’être à la fois «le parti de la rue et le parti des urne», mais évidemment, nous les avons vu beaucoup plus souvent lors de campagnes électorales que lors de manifestations. C’est à se demander si leur présence dans la rue ne sert pas à augmenter leur membership. En privilégiant l’électoralisme, il ne pourrait être plus clair que leur but est d’aménager le capitalisme plutôt que de construire des mouvements de contre-pouvoirs qui pourraient le menacer.

On retrouve aussi dans l’UFP le Parti communiste du Québec (PCQ), branche locale du Parti communiste canadien (PCC). Le PCQ a beau être présent dans différentes instances syndicales ou communautaires, on ne peut vraiment pas affirmer qu’il soit actif dans les luttes puisque leur position se restreint à faire élire leurs membres dans à des postes-clés, ce qui revient à changer le leadership à leur avantage au lieu de pousser véritablement pour un changement positif. Il s’agit d’une méthode qui nous rappele tristement l’époque des staliniens et qui n’a rien apportée aux travailleurs-euses étant donnée son dogmatisme inutile. Sur le flanc gauche des mouvements révolutionnaires, il ne reste que le Parti communiste cévolutionnaire-comités d’organisation (PCR-CO) et le mouvement libertaire (2).

Le PCR-CO fait partie intégrante d’un courant de la gauche révolutionnaire qui a l’habitude, en temps de régression sociale, d’appeler les travailleurs-euses à quitter leurs syndicats et groupes sociaux pour rejoindre les rangs du «parti». Pour eux, il n’est pas question de combattre les tendances réformistes et conservatrices dans les organisations ouvrières et encore moins d’œuvrer pour la construction d’un mouvement des travailleur-euses de la base et autonome. Ils se contentent de passer l’éponge et de présenter le parti comme le seul îlot où les politiques révolutionnaires peuvent exister. Malgré plusieurs années de syndicalisme de concertation et d’intégration du mouvement communautaire au Québec, force est d’admettre que cet appel n’a pas été entendu.

Le PCR-CO est probablement le champion au Québec pour ce qui est de se présenter comme l’incarnation de la pureté révolutionnaire. Il se vante de «préparer minutieusement et intensivement la révolution, avec tout ce que ça comporte (un parti, une armée et l’action révolutionnaire des masses)» (3). Le programme du PCR-CO est celui de la guerre populaire, ici et maintenant. Alors que leurs intentions sont valables -pourquoi les révolutionnaires ne voudraient pas écraser au plus vite la classe dirigeante? - leur programme ne s’appuie sur aucune base réelle. Parions que si la «guerre populaire» commençait aujourd’hui, elle finirait assez vite dans un bain de sang... d’ouvrierEs et de pauvres. Il est irresponsable et dangereux, à notre avis, de mettre de l’avant ce type de programme sans avoir un mouvement de masse derrière pour l’appuyer.

Depuis quelques temps déjà le PCR-CO sent le besoin d’actualiser son discours et de revoir ses tactiques et pour ce faire, il emprunte, pour ne pas dire récupère, les moyens proposés par les anarchistes. Dans ce sens, le Black Bloc est devenu pour eux les Poings Rouges (4) et la Croix-Noire anarchiste, le Secours Rouge. En se donnant cette façade, il désire montrer un nouveau visage à de vieilles idées qui visiblement n’ont pas données de résultats pour la classe ouvrière, peu importe où l’on se trouve sur le globe.

Mais que dire du mouvement libertaire? D’abord, faisons la mise en garde suivante : nous ne nous croyons pas au-dessus du mouvement. Nous n’avons pas non plus toutes les réponses pour ce qui est de son développement. Ce que nous remarquons, c’est que les projets spécifiques (comme des groupes de bouffe et de diffusion, pour ne nommer que deux exemples) priment toujours sur des groupes politiques plus généraux. Même si certaines tendances se précisent, comme la tendance écologiste ou la tendance communiste libertaire, plusieurs libertaires hésitent toujours à définir précisément leurs positions politiques. Ce qui est à saluer, c’est le regroupement de collectifs au sein de réseaux, comme la Convergence des luttes anti-capitalistes (CLAC) et la Coalition des diffuseurs libertaires de Montréal (5), ainsi que la création de collectifs dans d’autres régions (6). Par contre, bien des composantes du mouvement persistent à se poser comme les «plus radicaux des radicaux» et de rejeter toute lutte existante comme étant «réformiste». Une telle attitude ne fait qu’isoler les libertaires des mouvements sociaux en empêchant la possibilité que nos idées aient un écho chez les personnes en lutte (dans le mouvement syndical ou ailleurs). La mouvance est souvent qualifiée de «mouvement libertaire», mais en fait, il est plus juste de considérer le tout comme une multitude de collectifs et de projets qui n’ont souvent pas de cohérence entre eux. Il n’est pas question, dans ce cas, d’essayer d’unir tous les anarchistes. Acceptons plutôt la mise en réseau lorsqu’il y a une direction et des priorités communes.

Nous ne pensons pas que le véritable changement révolutionnaire viendra d’une organisation politique ou d’un parti. Les politiques révolutionnaires devront se développer ailleurs. Où? Dans les mouvements sociaux.

Les mouvements sociaux

Alors qu’il serait tentant, en période de régression sociale et de défaites chez la classe ouvrière, d’appeler les travailleurs-euses à quitter leurs syndicats et les mouvements sociaux existants, nous croyons au contraire que les révolutionnaires ne doivent pas abandonner ce terrain aux réformistes.

Les syndicats et les groupes de défense des droits sociaux, malgré tous leurs défauts, ont, la plupart du temps, la qualité de poser les intérêts de la classe ouvrière comme étant incompatibles avec ceux de la classe dirigeante. Pour remporter des gains par rapport à nos conditions de vie, on ne peut pas passer par la concertation avec les possédants (malgré ce que certains réformistes espèrent). Il se produit inévitablement un conflit, une lutte entre les deux parties. C’est le début d’une réponse à la guerre que les possédants nous livrent quotidiennement.

Mais il est insuffisant d’appuyer notre stratégie révolutionnaire simplement sur les structures des mouvements sociaux existants. Leurs limites sont bien connues, qu’elle soient légales, posées par les directions des mouvements ou bien à l’intégration presque automatique des mouvements dans la logique capitaliste. Par nécessité d’autonomie et de radicalité, il faut avoir en main des structures alternatives contrôlées par la base. Force est de constater qu’au Québec, ces structures alternatives sont presque inexistantes et cette lacune explique en bonne partie le fait que le contrôle des luttes glisse souvent des mains des bases syndicales et communautaires vers celles des bureaucrates. Ces structures restent donc à construire, et les idées et valeurs des libertaires ont, selon nous, un rôle important à jouer dans leur élaboration.

Ouvrir les ressources,
ouvrir les mouvements,
radicaliser les points de vue politiques

Que ce soit simplement pour faire naître la possibilité de transformer les mouvements sociaux actuels en mouvements sociaux autonomes, nous pensons que les ressources des syndicats et groupes populaires actuels doivent être ouvertes et partagées avec l’ensemble de la classe. Nous faisons référence aux ressources techniques comme l’utilisation de locaux, l’allocation de photocopies gratuites et la création d’un fond de grève de solidarité pour les non-syndiquéEs -qui ont le potentiel de mener des luttes, malgré le fait qu’il y a très peu d’organisation à même leur lieu de travail.

Avec ce partage des ressources se réaliserait simultanément une ouverture des mouvements sociaux, pour faire converger les différentes luttes de la classe ouvrière. Par exemple, des locataires et des syndiquéEs d’un quartier pourraient se réunir pour discuter des problèmes d’accès au logement (7).

On ne doit pas s’arrêter aux structures des mouvements sociaux, que ce soit les structures officielles, les structures alternatives ou bien les structures que nous espérons voir émerger dans le futur. Il y a aussi une grande part de «politique» à faire, qui se caractérise surtout par une rupture avec des pratiques actuelles. Il faudra rompre avec l’idée de concertation (les patrons et l’Etat ne nous accorderont rien sans une bataille), rompre avec la politesse, la respectabilité et le légalisme à tout prix (en gros, utiliser les tactiques les plus efficaces... qui ne sont pas toujours celles qui font plaisir aux patrons, aux médias et qui ne cadrent pas toujours dans la loi) et rompre avec la foi dans un parti politique qui sera en mesure de représenter les mouvements (que ça soit l’UFP aux élections ou le PCR sur les barricades).

Il est évident, dans notre stratégie, qu’en développant des politiques révolutionnaires à même les mouvements sociaux, nous rejoignons des positions classiques du syndicalisme révolutionnaire. De un, nous pensons que la classe ouvrière doit commencer dès aujourd’hui, par des pratiques d’autogestion, à «construire une nouvelle société au sein de l’ancienne». De deux, nous pensons que les luttes d’aujourd’hui servent de «gymnastique révolutionnaire» et sont en fait un entraînement pour les luttes de demain, qui seront, espérons-le, plus en rupture avec la société capitaliste. De ce point, il faudra aussi considérer comment faire en sorte que ces mouvements sociaux autonomes ne soient pas récupérés par différentes forces politiques et comment effectivement passer de mouvements de résistance à la révolution. C’est ce qui sera traité dans les deux dernières parties de cet article

Mouvements autonomes vs récupération

Au cours de l’histoire récente, la majeure partie des luttes et victoires gagnées par la classe ouvrière a fini par être récupérée par l’État, d’une manière ou d’une autre, pour être intégrée au capitalisme et optimiser son fonctionnement (8). Plus près de nous, les exemples pleuvent : la grève étudiante en 1996, le mouvement des squats en 2001-02, le mouvement anti-guerre… Ces luttes, expression de la classe ouvrière et souvent issues d’une volonté populaire bien enracinée, sont reprises par des représentants professionnels autoproclamés et payés, pour ensuite perdre toute substance et authenticité ou pire être complètement condamnées, comme ce fut le cas lors de la grève étudiante de 1996 (9).

11 décembre 2003, blocage du port de Québec.Toute une partie des organisations sociales, plus souvent qu’autrement les permanentEs et les directions, doivent trouver des moyens de justifier leur position au sein de l’organisation ou de la société et se servent des luttes pour les diriger vers des objectifs précis qui ne servent qu’eux; obtentions de subventions, réélection à un poste, reconnaissance comme interlocuteur auprès des autorités, etc. Et tous les moyens sont bons pour y arriver. Les luttes deviennent partie intégrante du grand spectacle qu’est le capitalisme, ces représentantEs autoproclaméEs aimant jouer les comédiens dans les médias : « on ne peut plus contenir nos troupes», «vite des logements sociaux pour les mal-logéEs»… Ils se substituent à la voix de ceux-là même qui vivent l’exploitation et qui luttent contre elle, créant une distorsion entre les revendications légitimes de la base et leurs propres désirs de reconnaissance. Personne n’est mieux placé que l’exploitéE pour savoir ce qu’il veut. Or, ce n’est pas des imposteurs prêts à tout qu’il nous faut pour aller plus loin. Les luttes doivent atteindre leurs objectifs sans avoir à être négociées avec l’ennemi.

Ceci amène la question de l’autonomie des organisations. Elle demeure cruciale pour le développement de la lutte contre la bourgeoisie : on ne peut pas laisser des intérêts extérieurs nous influencer. Les décisions doivent être prises à la base et mises en application par des membres éluEs et révocables, lorsque nécessaire, responsables seulement devant l’assemblée en tenant compte des intérêts de la classe ouvrière et de la lutte. Les partis de gauche diront toujours à qui veut l’entendre qu’ils sont pour un monde différent, mais si un jour ils sont près de gagner les élections, il n’y a aucun doute qu’ils seront prêts à tout pour les remporter, y compris trahir leurs membres. L’élection récente de gouvernements de gauche, comme au Brésil ou au Venezuela, nous montrent bien leur hypocrisie. Les subventions aux groupes communautaires, le carriérisme, les élections, le partage du pouvoir politique sont des outils entre les mains des possédants pour nous dévier de nos objectifs historiques.

Les nombreuses défaites (appelons-les des défaites puisque la révolution reste encore à faire) de la classe ouvrière ont quelque chose à nous apprendre : le capitalisme et la collaboration de classe inhérente à la démocratie bourgeoise prennent mille et un visages, mais malgré tout, il est toujours possible d’en dégager des leçons. Nous croyons, comme libertaires, qu’il est d’une grande importance d’analyser ces évènements, d’en décortiquer les éléments positifs et négatifs, de les retourner sous tous leurs angles, qu’ils soient débattus encore et encore, non pas d’une manière négative et destructrice comme cela peut être le cas après une défaite, mais d’une manière positive et constructive afin de pousser le mouvement vers des bases encore plus solides. Les résultats de ces constats doivent être communiqués le plus largement possible pour maximiser le nombre de personnes qui en prennent connaissance et être diffusés largement, mais surtout qu’on puisse les retrouver sur papier des années plus tard afin qu’ils restent dans notre mémoire collective et servent de bases aux victoires futures. En effet, la clé du succès réside dans la mémoire historique de la classe ouvrière. Nous sommes les seulEs à pouvoir garder cette mémoire vivante, la bourgeoisie cherchant toujours à la réduire à néant avec ses médias et son éducation qui ne défendent que ses intérêts (10). Pour cela, des organes de communication seront nécessaires. Ceci implique d’imprimer des journaux et de les distribuer très largement, d’être présentEs dans les lieux publics pour engager le débat avec les gens, d’organiser des assemblées publiques, d’investir les radios communautaires, afin de garder la mémoire historique vivante, mais aussi pour développer des opinions sur les enjeux d’actualité, prendre nos vies en mains et reprendre l’espace que le capitalisme nous vole chaque jour.

Avec une bonne conscience de l’histoire et une analyse de la conjoncture actuelle, des objectifs clairs et atteignables doivent être établis et des stratégies mises au point au sein des organisations autonomes de notre classe. Les luttes doivent être menées dans le but d’aller chercher des gains, contrairement à un but défensif. L’effet d’une victoire est beaucoup plus fort que celui d’avoir conservé un acquis. L’expérience de reprendre sa vie en main donne un énorme pouvoir aux personnes concernées ainsi qu’une confiance inébranlable, et rien ne pourra faire disparaître ces sentiments. Par contre, il est primordial que l’objectif de la lutte soit atteignable afin de s’assurer du succès : une grève qui demande la révolution a peu de chance d’aboutir. Sans objectifs précis et réalistes, rien ne peut être gagné. À défaut d’y arriver, on doit s’attendre à ce que des négociations aient lieu et que certains aspects soient cédés au détriment de la lutte. Le compromis est le pire piège sur notre route, c’est la faille que la bourgeoisie saura utiliser pour nous ramener à notre condition d’esclaves salariéEs. Avoir une attitude qui ne laisse pas de place au compromis nous donne une grande force sur la minorité qui nous dirige. Nous avancerons comme un bloc pour reprendre ce qu’ils nous ont volé!

De la résistance à la révolution

En tant que libertaires, nous croyons qu’une société réellement juste ne peut être obtenue qu’à travers une transformation rapide et radicale des structures politiques et sociales qui existent aujourd’hui. Bref, par une révolution. Nous croyons que ce changement fondamental surviendra grâce à la croissance de mouvements sociaux de plus en plus militants, aidés par un accroissement général de la conscience de classe et des valeurs sociales positives des individus dans la société en général.

Nous pensons que ces mouvements seront en mesure d’organiser l’occupation généralisée de routes et d’usines, des grèves générales de travail et de loyer, paralysant une économie ne servant que les intérêts d’une minorité. Ces points forts des luttes sont des moments cruciaux où l’État et le patronat peuvent, à travers des réformes, acheter ou temporairement apaiser la majorité des travailleurs-euses. Toutefois, les mouvements peuvent réussir à aller au delà des limites du système actuel. Ainsi la classe ouvrière peut collectivement s’affirmer et créer les conditions nécessaires au triomphe de la révolution sociale.

Même si l’histoire nous a démontré que des périodes de perturbation sociale massive sont inévitables, des changements sociaux positifs, eux, sont tout sauf inévitables. En étudiant l’histoire, nous trouvons plusieurs exemples d’expériences dont nous pouvons tirer des leçons et sur lesquels nous pouvons modeler notre théorie et nos pratiques actuelles. La liste de ces exemples historiques pourrait être longue. Chacun d’eux nous enseigne des leçons différentes à retenir : les révolutions déchues de Russie, Chine et Cuba, de nombreux soulèvements spontanés ou semi-organisés tels que la grève générale au Québec en 1972, la Poll Tax Rebellion en Grande-Bretagne et les émeutes qui ont suivi l’arrestation brutale de Rodney King à Los Angeles en 1992. Il y a aussi des révolutions incomplètes ou avortées telles que mai 1968 en France et plus récemment l’expérimentation sociale massive qui se poursuit en Argentine. Certains de ces moments, pendant lesquels la classe ouvrière peut enfin créer les bases d’une nouvelle société, furent étouffés par la suffocante dictature exercée par des «révolutionnaires» autoritaires. D’autres n’étaient pas guidés par une vision d’une société nouvelle, alors que certains étaient simplement désorganisés. La plupart de ces exemples historiques ont souffert d’une combinaison de ces différents facteurs.

La liberté dans les rues

Une transformation sociale rapide et totale à l’effet double de désarmer et de déconstruire l’ordre dirigeant en place, tout en permettant à la classe ouvrière de s’unir et de regagner le contrôle. Après tout, c’est elle qui devra alors construire, défendre et développer la nouvelle société révolutionnaire.

Le changement révolutionnaire est largement tributaire du contexte dans lequel il survient, mais aussi de l’accumulation de force qui le précède. Quiconque s’est trouvé dans la rue au cours d’une manifestation ou d’un soulèvement de grande envergure (comme lors du Sommet des Amériques en avril 2001 à Québec) doit connaître le sentiment immensément libérateur et unificateur qui s’empare des gens lorsqu’ils sont témoins d’actions collectives pour une cause commune sur une grande échelle. La période de transformation radicale sera un moyen pour sa propre fin. L’esprit de solidarité et l’espoir que tout peut changer s’enracinera, même chez les plus sceptiques. C’est ce qui va permettre, du moins en partie, l’émergence d’un changement social et politique durable.

L’influence dans les mouvements de masse

En se radicalisant, les mouvements sociaux deviennent de formidables écoles pour le changement social. On y apprend la pratique de la solidarité et l’importance de construire des rapports de force. Toutefois, ces structures n’enseignent souvent que des demi-leçons. Lorsqu’elles sont sous le contrôle d’immenses bureaucraties enracinées avec leurs intérêts acquis dans le statut quo, elles peuvent en fait devenir les freins qui vont ralentir, voire même arrêter les mouvements de masses à des moments cruciaux. C’est pour ces raisons qu’il est important que les anarchistes soient actifs et actives et organiséEs autant à l’intérieur qu’à l’extérieur de ces mouvements sociaux larges. En construisant des associations avec les gens de la base et des groupes éducationnels (comités de grève, lignes de piquetage mobiles, des groupes d’études, etc.), les politiques anarchistes d’action directe et de prise de décisions à l’horizontal peuvent être partagées avec un grand nombre de travailleurs et de travailleuses qui ne s’impliqueraient pas dans des groupes anarchistes d’une autre manière. À travers ces luttes concrètes, les anarchistes peuvent prouver la validité de leurs politiques, ce qui aidera non seulement à faire des gains immédiats, mais aussi à établir les anarchistes et leurs organisations comme des membres de confiance, respectéEs dans leurs communautés et leurs lieux de travail. À travers ces pratiques, avec une presse libertaire vivante et des activités publiques, l’anarchisme en tant que vision politique doit s’établir avant la période cruciale qu’est la révolution sociale.

Ces moments doivent être précédés par des années de lutte et d’organisation. Comme l’expliquaient des membres de la CNT en 1936 : «Nous, dans la CNT, n’avions pas visé de faire la révolution mais bien de nous défendre, de défendre la classe ouvrière. Pour faire la révolution sociale, qui nécessitait la totalité du prolétariat espagnol derrière elle, cela nous aurait pris un autre 10 ans… mais ce n’est pas nous qui avons choisi le moment.»(11) Qu’une organisation de 2 millions de personnes et vieille de 30 ans sente qu’elle n’était pas prête à un moment où un soulèvement social lui était imposé est un argument assez fort pour nous convaincre d’avoir une organisation forte et expérimentée bien avant que ce temps arrive.

Nos désirs armés

Ultimement, lors d’une période de rupture complète avec le système capitaliste, à un moment où les grèves seront généralisées et les quartiers/espaces seront occupés, une confrontation violente aura lieu entre les anciens dirigeants et la nouvelle société. Sans armes et sans moyens de défense, nous allons être écraséEs. Avec des armes et des milices non-hiérarchiques pour défendre les acquis de la révolution, nous allons survivre et progresser.

Les Amis de Durruti, un groupe de communistes libertaires qui a participé à la Guerre civile espagnole, ont précisément pris cette position. La classe ouvrière, en période révolutionnaire, doit être armée. Par contre, il n’est pas question de créer une armée institutionnelle et/ou étatisée. Les armes ne doivent pas non plus provenir d’aucun «parti» révolutionnaire ou n’être qu’en la possession d’une avant-garde combative. Encore une fois, c’est dans le mouvement social que ce saut qualitatif dans les moyens de lutte doit se produire. Si la révolution demande des prises de position difficiles, comme la répression de forces réactionnaires et hostiles à la nouvelle société, on ne doit pas perdre de vue la base de nos principes libertaires. Milices populaires, oui ; dictature du prolétariat, non.

Ce texte décrit le passage d’une situation de défaites de la classe ouvrière à l’ultime victoire de la révolution sociale. Si ce résultat final n’est possible que dans un futur éloigné, il ne faut pas en déduire pour autant qu’il n’y a pas un travail révolutionnaire important à accomplir dès maintenant. Libertaires : organisons-nous, diffusons nos idées et participons aux luttes de notre classe. Qui sait, un autre futur nous attend peut-être...

Collectif anarchiste !Impact!

Notes:

(1) Il est intéressant de noter que ce constat s’applique tout à fait au Québec, qui n’a pas connu de mouvement de masse en mesure de mettre en danger le capitalisme depuis la grève générale de 1972. L’affirmer ne veut pas dire pour autant que d’autres moments de lutte n’ont pas été importants (grève étudiante de 1996, le Sommet des Amériques, etc.)

(2) Mouvement, ou plutôt, «mouvance» libertaire, dont nous faisons partie. Il y a approximativement une vingtaine de groupes libertaires au Québec, dont 5 sont fédérés dans la NEFAC.

(3) Tiré de «La NEFAC et son virage syndicaliste» Arsenal, mars 2004. L’ordre dans lequel sont présentés les impératifs de la révolution maoïste (parti, armée, action révolutionnaire des masses) en dit long sur les priorités des PCRistes...

(4) Les ressemblances entre le Black Bloc et les Poings Rouges s’arrêtent au niveau de leur attitude de confrontation dans les manifestations. Alors que les Black Blocs sont souvent massifs (regroupant des centaines de personnes), les Poings Rouges sont au contraire des groupuscules d’une quinzaine de personnes au plus. Pendant que les Black Blocs sont orientés par des assemblées de déléguéEs de groupes d’affinités, les Poing Rouges sont dirigés par une chaîne de commandement.

(5) La NEFAC-Montréal est membre de la CLAC et de la CDLM. Cette dernière a permis la réalisation de la Librairie l’Insoumise.

(6) Il y a maintenant des collectifs de la NEFAC à Sherbrooke et à St-Georges-de-Beauce. Il y aussi le groupe Reclus-Malatesta (de la CLAC), actif dans Lanaudière, ainsi qu’un l’intérêt toujours plus grand pour l’anarchisme qui se fait sentir au Saguenay, dans le Bas-Saint-Laurent et en Abitibi.

(7) C’est une pratique qui est en fait déjà appliquée par certains syndicats du SCFP de la région de Toronto.

(8) Par exemple, le chômage (qui était au départ un moyen d’entraide entre travailleurs-euses au sein de leurs organisations propres) ou encore le syndicat (qui était illégal à ses début et qui est maintenant un acteur incontournable de toute bonne démocratie, servant, plus souvent qu’autrement, de soupape pour la colère populaire).

(9) En effet, à l’automne de 1996, un mouvement de grève s’étend, principalement dans les cégeps, impulsé par le Mouvement pour le Droit à l’Éducation, contre la hausse des frais de scolarité. Mais alors que le gouvernement semble prêt à céder, la FECQ et la FEUQ, qui sont restées plutôt à l’écart du mouvement, négocient une entente avec le gouvernement. En échange d’un gel des frais, ce dernier impose la «taxe à l’échec» pour nettoyer les cégeps des étudiant-e-s à faible revenus. Finalement, les frais augmenteront quand même avec l’apparition des «frais afférents».

(10) Petite anecdote : lorsque le PLQ entra au gouvernement à l’été 2003, le déficit du gouvernement était beaucoup plus grand que ce que le PQ disait, alors, évidemment, des coupures s’imposaient et des partenariats avec le privé se justifiaient. C’était exactement la même sauce qu’on nous servait la dernière fois qu’ils étaient entrés au gouvernement! Mais qui s’en souvient et qui nous le rappellera?

(11) Citation d’un travailleur du textile, membre de la CNT, Andreu Capdevila dans Blood of Spain, p.72


Texte extrait du numéro 5 de Ruptures, la revue francophone de la NEFAC.

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