Bolivie : la rébellion dans la tradition…

Depuis les cinq dernières années, les habitants de la Bolivie semblent être un peuple insoumis, ingouvernable. Par un nombre incroyable de mobilisations, les Bolivien(ne)s, après avoir donné du fil à retordre à l’ex-dictateur élu au parlement Hugo Banzer, ont continué sans relâche à s’opposer radicalement à leurs dirigeants. En effet, son successeur, Sanchez de Lozada, a été obligé de fuir le pays en octobre 2003 pour éviter la colère populaire durant la dénommée «guerre du gaz». Son remplaçant Carlos Mesa tente tant bien que mal de mener la barque depuis une année et demie ponctuée de pas moins de 812 manifestations à la grandeur du pays, déclarant forfait et présentant sa démission au congrès au cours du mois de mars dernier. Pour empêcher la tenue d’élections et un approfondissement du pouvoir populaire, le congrès refusa, l’obligeant à continuer de contrôler le pays avec la plus grande activité contestataire au monde. Entre 70% et 80% de la population peut se considérer membres des premières nations, le plus haut taux en Amérique. Leur histoire, leurs modes de vie et leurs traditions sont donc les obstacles principaux auxquels se butte la bourgeoisie d’origine européenne qui tente de perpétuer les schémas d’exploitation dont nous connaissons trop bien le fonctionnement et les conséquences…

La rancœur d’être «un pays si plein de ressources où aucune richesse ne reste» est palpable chez bien des Bolivien(ne)s, particulièrement chez les mineurs qui connaissent bien le destin de leur peuple et de ses ressources depuis la colonisation par les Européens. En effet, après l’invasion par les Espagnols, la «Montagne grande» de la ville de Potosi, vénérée et protégée par les Incas, a été rebaptisée la «Montagne riche» par les conquistadores qui y découvrirent plus d’argent et de minéraux que nulle part ailleurs. Une grande partie de la richesse des pays d’Europe a donc été directement excavée du cœur de cette montagne. L’argent dirigé en Europe fût distribué de facto à travers les tractations bancaires et la piraterie, deux mafias contrôlées par le Royaume-Uni. Après la découverte de cet énorme gisement, des lois interdirent le «vagabondage» des Indiens, leurs imposant six mois de travaux forcés dans les mines, c’est-à-dire environ leur espérance de vie dans ces conditions terribles… Potosi fût alors la plus grande ville d’Amérique, les presses à monnaie actionnées par des mules ne cessant jamais de fonctionner. Quand les mules venaient à manquer, on les remplaçait par des esclaves indiens, ou ceux, récemment importés, venus d’Afrique. De nombreuses rébellions ont bien sûr ponctué l’histoire, toutes incapables de survivre à la domination par les armes des Européens. À travers les siècles, les mineurs ont toujours été à l’avant-garde des luttes sociales, atteignant l’apogée de leur pouvoir avec la Confédération Ouvrière Bolivienne, qui poussa les combats qui forcèrent le gouvernement à redistribuer les terres et à nationaliser les mines, lors de la «révolution de 1952». En plus de leur tradition combattante, un atout de ces ouvriers est de posséder de grandes quantités de dynamite, en vente libre au pied du «Cerro rico». Un important convoi d’hommes et d’explosifs a d’ailleurs été stoppé «juste à temps» par les forces armées lors des insurrections de 2003. Le succès de l’opération aurait pu tout changer dans l’équilibre des forces entre le peuple et ceux qui en usurpe la représentation…

Historiquement, les Bolivien(ne)s en ont plus d’une sur le cœur. Après que leur territoire eut été arbitrairement délimité par Simon Bolivar, il a été amputé à plusieurs reprises. Bolivar, le «libertador» qui a mené les campagnes pour concrétiser l’indépendance face à l’Espagne, a séparé en plusieurs pays la «grande Colombie», sabotant le rêve d’une «patria grande» forte et juste en Amérique Latine. Ensuite vînt la défaite face au Chili, qui amputa le pays de tout accès à l’océan Pacifique. La Bolivie, enclavée, lutta ensuite dans les années 30 contre le Paraguay pour le territoire du Chaco et les gisements de gaz s’y trouvant. Les mouvements anarchistes des deux pays luttèrent contre cette guerre fratricide par de la propagande, des actions directes, des boycotts et des sabotages. Ils affirmaient que la guerre était un carnage inutile, où les peuples luttent pour des intérêts qui leurs sont étrangers. Précisément, cette guerre fût manipulée par le clan états-unien des Rockfeller et leur Standard Oil (qui deviendra Esso-Exxon) d’une part et par la royauté Hollandaise, fondatrice de la Dutch Shell, de l’autre. La défaite fût amère et engendra un grand discrédit du gouvernement aux yeux des habitants du pays, qui se jurèrent de ne plus jamais combattre pour cet État qui les avait manipulé au profit de grandes entreprises étrangères.

Les mouvements clairement anarchistes furent nombreux du début du 20e siècle jusqu’à l’éclatement de la guerre du Chaco. Celle-ci eu aussi pour effet d’atténuer les «guerres internes» que livraient les ouvriers urbains et les communautés indigènes rurales contre l’État, pour qu’ensuite le gouvernement «socialiste» les neutralisent pratiquement de 1936 à 1952, rendant lentement tous les syndicats et regroupements dépendants de l’État. Ce sont les artisans qui furent les premiers à organiser un syndicat libertaire, la Fédération des Ouvriers Locaux. Toutes aussi pionnières furent les travailleuses de la Fédération Féminine, plus axées sur les problèmes quotidiens et moins touchées par les disputes doctrinaires, qui ajoutèrent l’émancipation féminine à l’agenda. Causées par les migrations d’ouvriers et les transformations industrielles de l’époque, les organisations radicalement contestataires étaient présentes dès 1906, regroupant artisan(ne)s, paysan(ne)s, mineurs, métis et indien(ne)s, faisant paraître des journaux et diffusant les idées entre autres de Bakounine, Proudhon et Kropotkine dans un réseau de bibliothèques sociales. La pensée libertaire fût si largement diffusée qu’elle fût même entendue à l’intérieur des murs de certaines écoles de La Paz. Une grande activité sociale était palpable, entre autre lors de la grève de 1923 et la bataille pour la journée de travail de 8 heures, après la crise de 1929. Malgré la bourgeoisie tentant de le ralentir, le mouvement continua de défendre l’indépendance face aux partis et aux intellectuels professionnels. Son idéologie se modifia d’ailleurs pour mieux s’arrimer avec la culture originaire et anticolonialiste des Andes. À force de répression, de centralisation et après une guerre dévastatrice, les organisations libertaires éprouveront des difficultés jusqu’à concrètement disparaître, non sans laisser un important bagage idéologique dans la société bolivienne.

La capacité d’insurrection des Bolivien(ne)s provient aussi en grande partie de leurs traditions et de leurs modes d’organisation traditionnels, issu de la cosmovision andine. Le droit à la vie dans toutes ses formes, les traditions d’auto-organisation et la sagesse autochtone, la souveraineté du peuple et le droit d’exister des différentes identités culturelles sont toutes des facettes de cette mentalité. Les «ayllus» sont les réseaux sociaux dans lesquels évoluent les gens, dans laquelle la pauvreté et la faim sont en théorie interdites. Ces réseaux d’intercommunication et d’échange sont la base de relations organiques de solidarité. Le lien très fort avec le territoire et ses ressources, les coutumes et le sang, est garant du rejet par les collectivités du désir d’expansion, de hiérarchie, de domination et des intérêts égoïstes. Plusieurs histoires de soulèvement indigène contre la domination coloniale peuplent d’ailleurs l’imaginaire collectif. Les idéologies révolutionnaires ont donc eu un terreau fertile à travers le temps dans ce pays, même si on peut d’un certain point de vue affirmer que les soulèvements récents gagneraient à adopter davantage d’orientations idéologiques claires ayant comme but une transformation de la société sur des bases égalitaires, socialistes et libertaires.

Depuis la «première insurrection populaire du siècle» qui empêcha la privatisation du système d’eau de la ville de Cochabamba en 2000, la fibre combattante des Bolivien(ne)s se manifeste aujourd’hui sans relâche. Après les mobilisations de février 2003 contre une hausse des impôts concédée à la Banque Mondiale et d’octobre de la même année contre l’envoi du gaz naturel du pays en direction des États-Unis, la classe politique et d’affaires du pays n’arrive pas à calmer le mécontentement populaire. Souvent de manière spontanée, décentralisée, sans leadership et en pratiquant une démocratie directe naturelle, les populations ont réagi aux affronts et se sont défendues de la répression de la part du gouvernement corporatiste. Les femmes, les hommes et leurs enfants réagissent de manière incontestablement anti-étatique et autogestionnaire au fiasco de leur État capitaliste. Les soulèvements ont paralysé le gouvernement à plusieurs reprises, mais les signes d’un véritable changement social se font attendre. Si plusieurs espoirs ont été fondés après 2003 sur la quasi-accession au pouvoir du politicien Evo Morales du Mouvement Au Socialisme et du parti indigéniste Pachakuti dirigé par Felipe Quispe, l’option électorale montre déjà ses limites. Les mouvements sociaux misent davantage sur la création d’une Assemblée Constituante, une instance qui serait souveraine et composée d’envoyés révocables et interchangeables de toutes les communautés et milieux de vie du pays. Une manière de se rapprocher de la démocratie populaire et de sauvegarder l’organisation sociale traditionnelle. Mais même avec cet «instrument politique» soumis à la communauté, la manipulation par l’État serait possible… Mais les communautés seraient prêtes à l’affronter.

Récemment, le courant de pensée autonomiste est tellement répandu que la classe possédante tente d’en profiter! Dans la région de Santa Cruz, la zone la plus riche du pays, l’oligarchie a réussi à entraîner la population dans une croisade monopolistique, à grand renfort de slogans du style «autonomie!» pour pouvoir stopper le partage de la richesse avec les autres parties du pays. Les marches de paysan(ne)s et d’indigènes sont dénigrées ou combattues de manière raciste, alors que le gouvernement ne fait rien pour réprimer le mouvement issu des classes dominantes en quête d’un pouvoir qu’elles avaient perdu. On voit donc se creuser une plus grande polarisation de la société causée par le retour de la droite latino-américaine, malmenée depuis quelques années par le camp populaire. Mais même dans ce contexte, le bloc populaire continu toujours de résister, multipliant blocages et actions pour reconquérir sa souveraineté historique face à ceux qui l’ont toujours exploité. Dans la pratique, une multitudes d’organisations créent une nouvelle société en accord avec les principes de justice et de respect de la terre qui attirent bien notre attention d’Occidentaux, mais qui en fait est gravé dans leur sang depuis que le monde est monde.

Joseph Bergeron, joseph@resist.ca

Tiré d'Alterta! Le cri de la wawa, numéro été 2005.