Féminisme anarchiste bolivien

Libres, lindas y locas / Libres, belles et folles

Je ne suis pas la femme de ta vie, parce que je suis la femme de ma vie.-Mujeres Creando“Nous, les putes, voulons mettre au clair que ni Sanchez de Lozada ni Sanchez Barzain sont nos enfants”, disaient les pancartes des membres de Mujeres Creando (Femmes créant) lorsqu’en septembre 2003, en Bolivie, eut lieu la rébellion populaire contre la privatisation du gaz. Ainsi raconta Julieta Ojeda, qui fut invitée à Roca Negra pour expliquer comment, à l’intérieur de l’organisation féministe, anarchiste et latino-américaine, elles interpellent quotidiennement une société qui n’accepte pas d’être questionnée par un groupe qui a comme objectif le changement social.

Mujeres Creando est constitué de prostituées, de divorcées, de lesbiennes, d’hétérosexuelles, de femmes mariées, d’autochtones, de célibataires, d’universitaires, d’artistes, de professionnelles… Et les pancartes qu’elles arborèrent en septembre, à contre courant du reste des manifestants, synthétisent –avec une lucidité créatrice- la philosophie de cette vingtaine de femmes :

Toutes défendent les causes de toutes.
Elles rendent publique leur position face à la réalité.
Elles utilisent comme stratégie les actions dans les rues.
Elles donnent un sens intentionnel aux symboles et connotations du langage.

“Femme, ni soumise, ni dévote. Libre, belle et folle”, “Il est temps de passer de la nausée au vomie”, “Femme, assez d’agressions, coups de pied dans les couilles”, “Nous ne pouvons pas détruire la maison du maître avec les outils du maître”, “Il n’y a rien qui ressemble plus à un machiste de droite qu’un machiste de gauche ou autochtone : le même pistolet (double-sens en espagnol : le même pénis)”, “Nous exigeons un duel entre Ben Laden et Bush et à nous qu’ils nous laissent en paix”,… Les “graffitures” (mélange entre graffiti et peinture) sont devenus une marque d’identité pour ce groupe né en Bolivie en 1992 et qui décida de lutter sur le territoire de tous: l’espace public. Les actions dans les rues incluent des panels, des journaux muraux et une publication qui est diffusée en criant dans un mégaphone.

Durant la rébellion de septembre, lorsque les mineurs ont commencé à descendre de l’Alto et que les morts se multipliaient, les militantes de Mujeres Creando ont peinturé le devant de la maison du gouvernement avec du colorant rouge, pour montrer leur dégoût face à l’assassinat d’une petite fille par un policier lors de la répression d’une protestation dans la communauté de Warisata.

L’étape suivante fut d’initier une grève de la faim pour demander la démission de Sanchez de Lozada et pour mettre sur pied une assemblée constituante. “Nous pensions que cette manière de protester allait obliger une réflexion autour du type de violence vécue, explique Ojada, nous sentions qu’il était nécessaire de proposer une autre méthode de lutte pour que le peuple puisse résister.”

Et même si ces femmes sont systématiquement accusées d’être violentes, elles ne revendiquent ni la violence ni la lutte armée. Au contraire, elles légitiment l’agressivité comme un outil parce que “c’est une force d’affirmation de soi” qui permet aux femmes d’assurer leur défense et d’avoir conscience de leur volonté personnelle ou collective. On peut affirmer son agressivité par un cri ou par l’usage de la parole et du type de mots utilisés, par la créativité.

Maria, lesbienne, et Luz, prostituée, sont entrées dans les bureaux du Défenseur des Droits Humains afin de commencer la grève de la faim. “C’est un lieu où on suppose qu’on respecte les droits humains mais ils nous ont mis dehors à coups de pied, ils nous ont réprimé et ils ont arrêté deux compagnes”, se rappelle Ojeda, encore indignée. Et ce ne fut pas mieux lorsqu’elles eurent recours à l’Assemblée pour les Droits Humains : “Son président nous a dit que en tant que femmes nous devrions être en train de collecter de la nourriture et des vivres pour les mineurs.”

Un jour, l’organisation présenta à la télévision des scènes où une main de femme peinturait, en plein jour, les pénis d’un groupe d’hommes complètement nus face à l’obélisque de La Paz. Au cours du tournage, la police arrêta la directrice du programme, un technicien et une des protagonistes en les accusant d’actes obscènes et d’immoralité. “Si ça avait été un homme qui peinturait des corps de femmes, ils auraient dit qu’il faisait de l’art corporel. Cela révèle la double morale qui existe.”

Le côté le plus provocateur du mouvement de Mujeres Creando est probablement qu’elles aient révolutionné le mode de militantisme, et de genre et de classe. Les initiatrices du mouvement provenaient du milieu militant de gauche mais en constatant que ce milieu recréait les mêmes modes d’oppression que la société, elles décidèrent de créer une organisation qui ne soit pas intégrée à un parti politique et qui ne travaille pas à partir d’une vision institutionnelle.

Elles posèrent le problème qu’en tant que militantes de gauche et femmes, les seules tâches auxquelles elles étaient assignées étaient celles de secrétaires, de faire des affiches ou de servir de butin sexuel, indique Ojeda, et qu’il n’y avait aucune place pour une revendication en tant que femmes.

Elles cherchèrent aussi à se séparer de ce qu’elles baptisent les “ technocrates de genre ”, des femmes d’ong qui ont une vision maternaliste et un rôle réformateur, et qui créent une relation verticale entre bénéficiaire et bienfaiteur; elles s’occupent de trois ou quatre thèmes spécifiquement féminins –l’avortement, les droits reproducteurs et la maternité- imposés par des organisations internationales, et elles dénoncent rarement. Elles ne peuvent même pas assurer la transparence de leurs organisations et ne rendent pas de comptes publics.

“Nous croyons que la lutte est intégrale et c’est pour cela que notre groupe est hétérogène, cela nous aide à approfondir l’analyse que nous pouvons avoir sur le féminisme et la réalité bolivienne, ajoute la sociologue aymara de 30 ans. Le féminisme, pour nous, doit questionner le système patriarcal d’oppression et ce système est à la fois social, politique, culturel,… Nous ne pouvons pas réduire cette analyse à la seule dichotomie homme-femme. Lorsqu’il est question de terre ou de territoire nous sommes présentes, parce qu’il y a des compagnes qui sont autochtones. C’est la même chose lorsqu’on parle de prostitution ou de lesbianisme ou de lutte de classes; parce que nous savons très bien qu’il y a des femmes qui ont des privilèges de classe et qui en jouissent sans les questionner, comme ce que fait la technocratie de genre.”

Ojeda est convaincue que les femmes doivent former leurs propres organisations, séparées de celles des hommes, parce que c’est la seule manière de dialoguer dans des conditions égales. “L’organisation mixte est un problème et s’il n’y a pas de possibilités de respect et de réciprocité alors ce qu’il reste à faire est de parvenir à une autonomie propre aux femmes.”

Pendant qu’elle répond aux questions dans un hangar de Roca Negra, la militante regarde avec insistance la porte de sortie. Elle est attentive au groupe de personnes qui commence à se rassembler dans l’attente de la conférence qu’elle doit donner en ce samedi pluvieux. Rapidement elle se prépare à sortir. Le sac qu’elle tient a été confectionné dans l’atelier du café de la Carcajada, le Centre culturel féministe que Mujeres Creando a ouvert à La Paz. “Je ne suis pas la femme de ta vie, disent les lettres étampées sur la toile blanche, parce que je suis la femme de ma vie. ”

Tiré du journal Alterta! Le cri de la wawa, numéro Hiver 2004-2005.