Sur les lignes - une chronique syndicale (6)

Un, deux, trois fronts communs !

Un peu plus et on croirait que les syndicats ont parodié le célèbre slogan du Che --« créer un, deux, trois Vietnam »-- pour leurs négociations dans le secteur public. Alors qu'à l'origine, ils devaient aller au combat ensemble dans un traditionnel Front commun CSN-CSQ-FTQ, voilà qu'ils se divisent entre ceux qui veulent frapper au printemps et ceux qui tablent plutôt sur l'automne. Les syndiqués du secteur public monteront donc au feu en ordre dispersé... Le gouvernement libéral est peut-être incompétent, mais il aura au moins retenu l'essentiel: diviser pour régner.

Il y a un an et demi, on aurait juré que la CSQ, qui collait comme son ombre à la FTQ, était incapable d'initiative. Tout conspirait pour isoler la CSN et les syndicats indépendants des fonctionnaires et des professionnels du gouvernement (SFPQ et SPGQ). Mais le gouvernement a provoqué une campagne de maraudage forcé en santé. Quand la haute direction de la FTQ a fait avorter la grève générale à laquelle se préparaient la CSQ et la CSN pour répliquer, il est devenu clair que les vraies négociations étaient repoussées de deux ans pour la majorité du Front commun. La division était introduite, le pourrissement de la situation a fait le reste. C'est la CSQ, surtout présente en éducation, qui a fait faux-bond à ses partenaires embourbés par les votes en santé et qui a contacté les syndicats indépendants dans le but d'élaborer une stratégie de négociation alternative.

La CSQ a tiré une leçon essentielle de son lâchage par la FTQ au sujet de la grève générale : ne compter que sur ses propres moyens. Dès le mois de décembre, la centrale annonçait qu'elle voulait obtenir de nouveaux mandats de grève à exercer, si besoin était, sur ses propres bases. Des négociations intensives avec différents syndicats indépendants ont mené à la création d'un deuxième front commun --le Secrétariat intersyndical des services publics regroupant la CSQ, le SFPQ et le SPGQ-- et de cartels de négociation dans les cégeps et les commissions scolaires. Graduellement, tout ce beau monde est allé chercher des mandats de 2 à 3 journées de grèves.

La nouvelle stratégie mise de l'avant par la CSQ et ses nouveaux alliés est de pousser pour un règlement au printemps, alors que du côté de la CSN et de la FTQ, on parle encore de l'automne. Pour construire son « rapport de force » avec l'État, la CSQ lance des grèves rotatives --région par région-- tout le mois d'avril et annonce une grève générale en éducation le 6 mai. Il n'est pas exclu que le SFPQ et le SPGQ se joignent au mouvement le 6 mai puisqu'ils ont déjà des mandats de grève et que les professionnels sortent pour une deuxième fois à la mi-avril. Le mouvement initié par la CSQ force déjà certains secteurs de la CSN, notamment dans les cégeps, à se positionner dès maintenant et à faire eux-aussi des mini-grèves d'une demi-journée.

L'État, de son côté, poursuit sur sa lancée de « diviser pour régner ». La présidente du Conseil du Trésor, par exemple, s'est fait un malin plaisir à jeter de l'huile sur le feu en annonçant, début avril, qu'elle était prête à régler séparément avec les profs et les fonctionnaires dès ce printemps (alors que la CSN et la FTQ se proclamaient « incontournables » puisqu'elles représentent à peu près la moitié des employéEs de l'État). Si la carotte est au rendez-vous, le bâton n'est pas très loin non plus puisque la ministre menace déjà d'une loi spéciale. La répression s'abat d'ailleurs sur les professionnels du gouvernement du Québec qui ont eu une injonction limitant leur piquetage (pour ne pas qu'ils ne paralysent la machine) lors de leur débrayage du 13 avril.

Malheureusement, la négociation actuelle du secteur public se limite à des escarmouches sans conséquences. La perspective d'une « vraie » grève générale illimitée, ou au moins d'une guérilla sociale* digne de ce nom, n'est même pas envisagée par les syndicats. Pourtant, l'expérience étudiante le démontre, seule une lutte prolongée et déterminée pourrait faire fléchir ce gouvernement. Il faut dire, cependant, que le « rapport de force » est très relatif et que les syndiquéEs sont encore très peu mobiliséEs. La plupart des mandats de grève sont faible (70% en moyenne) et à peine unE syndiquéE sur quatre se pointe aux assemblées générales de grève (le quorum n'a même pas été atteint dans certains cégeps). Les syndicats paient visiblement pour ne pas avoir battu le fer quand il était chaud, en décembre 2004.

*C'est pas nous qui inventons ça, c'est le mot d'ordre officiel de la CSN!

===
Extrait de Cause commune no 6