Pour une histoire du chômage

La marche sur Ottawa (1935).Dans un système où toute production de richesse est soumise aux règles du capitalisme (propriété privée, profit immédiat, compétition...), il est difficile pour celui ou celle qui n’a que son travail à vendre de participer à la création de la richesse sans passer par l’esclavage salarié. Les moyens de production étant sous le contrôle d’un petit nombre de mains, il faut demander la permission aux patrons pour travailler et, par conséquent, survivre.

Salariés ou non, nous sommes tous dans le même bateau. Ceux qui font de l’argent sur notre dos n’ont pas intérêt à ce que l’on choisisse librement le métier qu’on veut exercer. Les caisses d’assurance-chômage sont un des moyens que les prolétaires se sont donnés afin de remédier à cette situation. Ce n’est pas un hasard si leur mise sur pieds a été le fruit de luttes acharnées. Voici quelques facettes de l’histoire de ces luttes.

L’invention du chômage

Le chômage est apparue à grande échelle au début de l’ère industrielle en occident. Comme encore dans les pays pauvres d’aujourd’hui, les industriels de l’époque profitaient d’une main d’œuvre paysanne abondante qui migrait vers les villes. Alors qu’il n’existait peu ou pas d’assurances sociales ni de réglementation sur l’embauche, le congédiement et la formation professionnelle, les artisans devenus prolétaires ont dû agir collectivement afin d’éviter que le haut taux de chômage ne tire toujours plus vers le bas leurs salaires et leurs conditions de travail.

Le peuple a trouvé moyen de transformer les forces des sans-emploi désoeuvrés en outils sociaux positifs. Les premiers syndicats ouvriers de classe sont nés à cette époque, comme l'Association internationale des travailleurs (AIT) en 1864, bien différents de l'esprit des corporations du Moyen Âge. Les ouvriers se sont organisés afin de mettre sur pieds des “ bourses du travail ” ou autres “ maisons du peuple ” vers la fin du XIX siècle afin de mettre en place des services essentiels pour la population en termes d’emploi, de formation professionnelle, de santé, mais aussi d’éducation et de culture.

Les anarchistes de ce temps avaient parfois tendance à employer des moyens violents (quoique ciblés) pour lutter contre les patrons et réveiller “ la conscience ” des travailleurs jugés trop amorphes. Un certain retournement théorique s’est alors opéré et les anarchistes ont décidé de participer pleinement aux syndicats et aux bourses du travail.

La marche sur Ottawa

Canada, 1935. Au cœur de la grande dépression, une partie des 20,000 chômeurs parqués dans des camps de travail (salaire de 0.20$/jour, discipline militaire, etc.), institués par le premier ministre R.B. Bennett afin de prévenir les troubles sociaux découlant du mécontentement généré par la situation économique désastreuse, déclenchent la grève. Avec une série de revendications, dont la création d’un régime d’assurance-chômage, ils sont plus de 1,300 miséreux à sauter sur des trains de marchandises en direction d’Ottawa. Leur nombre ayant gonflé à 1,800, ils seront arrêtés et réprimés à Régina, le gouvernement craignant qu’ils n’atteignent Winnipeg, berceau de la grève générale de 1919 qui mena à la fondation de la One Big Union (tendance anarcho-syndicaliste). Voici un témoignage d’une des luttes importantes vers la création de l’assurance-chômage :

“ Pour moi, ça commencé quand je suis sorti du “ camp de secours direct ”. On avait un lit, des couvertures, les repas, du tabac et vingt sous par jour. Vingt sous par jour pour nos dépenses folles. Les camps étaient dégueulasses, la nourriture aussi. La plupart des administrateurs étaient des vétérans de la Première Guerre, des amis de politiciens. Toute l’affaire des camps était politique vous comprenez. Ils voulaient vider les rues de tous les jeunes nomades et nous envoyer dans le fond des bois ou on pourrait pas faire la révolution. Quelle farce.

Je ne me souviens pas très bien des détails et j’ai jamais rien cru de ce que j’ai lu dans les journaux. Evans (Relief Camp Worker’s Union- LUO.- PCC.) dans ses discours, il disait que la seul façon de faire changer les choses c’était d’aller à Ottawa pour parler à R.B.Bennett- voilà un homme qu’on pouvait facilement détester.

J’ai lu que mille hommes avaient quitté Vancouver. Mille autres hommes ont dû se joindre à nous en cours de route. Tout allait bien jusqu’à ce que le Canadien Pacifique décide qu’on ne pouvait plus voyager à bord des wagons de marchandises. Quelle blague. Il devait y avoir au moins un million d’hommes qui sautaient les trains à travers le Canada et, tout à coup, c’était fini. C’était un complot pour nous arrêter. Ce qu’on savait pas, c’est qui, de Bennett ou du CP, était à l’origine de tout ça. Les chemins de fers et le gouvernement étaient tellement de connivence qu’y avait pas moyen de faire la différence. Plus tard, j’ai lu que les intérêts que le gouvernement payait chaque année sur la dette du Canadien National pendant la crise représentait une somme supérieur à tout ce que le gouvernement à versé aux hommes, aux femmes et aux enfants du pays durant ces années-là pour les empêcher de crever de faim, pour qu’ils puissent se vêtir convenablement, se loger et éviter de devenir fous. On allait donc nous empêcher de voyager à bord des trains et Régina était le dernier arrêt.

Bon, alors Evans et ses gars sont allés à Ottawa pour voir le bâtard pourri à Bennett et ça n’a pas trop bien marché. On devait avoir une grande assemblée sur la place du marché de Régina. Bennett avait donné l’ordre d’arrêter Evans et ses comparses à cette assemblée. C’était complètement stupide, mais à peu près tout ce que le gouvernement faisait était stupide. Dès que l’assemblée a commencé, ils nous on sauté dessus. Je pense pas que les gars avaient des fusils mais les policiers, eux, en avaient, et il s’en servaient. Ils nous tiraient dans les jambes. On n’avait même pas de pierres, justes nos mains nues, mais quand on arrivait à tirer un policier en bas de son cheval, on avait nos bottes et il y goûtait. Un policier a été tué et il y a eu quelques blessés et un grand nombre d’arrestations.

Les journaux avaient grossi l’affaire, mais c’était pas tant que ça. Le CP a mis un train à notre disposition, ils nous ont triés, puis ils nous ont ramenés sur la côte. ”

(Extrait de La grande dépression, BROADFOOT, Barry. ed. Québec/Amérique, 1978.)

Le chômage au Québec

Grâce à des luttes comme la grande marche sur Ottawa, l’assurance-chômage (assurance-emploi), et l’assistance-sociale (béesse), constituent aujourd’hui des moyens pour les travailleurs et travailleuses d’avoir une possibilité de choisir plus librement leur emploi. L’A.-C., à son âge d’or (vers 1971), permettait d’avoir droit à un revenu presque sans condition après avoir perdu ou quitté un emploi. Les critères d’admissibilité s’étant resserrés de façon draconienne depuis 1990 (augmentation des semaines ou heures nécessaires, réduction du taux de prestation et du nombre de semaines payables, exclusion pour “ départs volontaires ” ou insubordination, réduction des cotisations), l’accès à l’A.-C. s’est fait divisé en deux, passant de 74% à 38% des sans-emploi.

En 1990, alors que la caisse d’A.-C. était financée à part égale par l’État, le patronat et les travailleur-euse-s, le gouvernement conservateur de Mulroney, afin d’adapter le marché du travail au nouveau contexte de “ libre-échange ”, et malgré la promesse de ne pas toucher aux programmes sociaux, s’est retiré du financement de la caisse, qui doit assumer aussi, dorénavant, tous les frais d’administration lié au régime d’A.-C. Malgré ce semblant d’autonomie, le contrôle de la caisse est demeuré entre les mains de l’état. Le gouvernement Libéral du Canada a continué de légiférer dans le sens des conservateurs, restreignant davantage l’accès à l’assurance-chômage et diminuant les prestations. L’argent ainsi économisé sur le dos des chômeur-euse-s dans le besoin (48 milliards) a ensuite été “ volé ” de la caisse dans une tentative de transférer les surplus dans les dépenses normales de l’état afin de financer les objectifs néo-libéraux du gouvernement (réductions d’impôt, etc.).

Alors que les jeunes et les travailleurs saisonniers étaient particulièrement touchés par la réforme de 1996, la transformation de l’assurance-chômage en assurance-emploi a constitué une attaque directe contre les femmes. La conversion du nombre de semaines de travail en nombre d’heures de travail pour calculer l’admissibilité a eu comme effet d’exclure un grand nombre de précaires. En plus de réduire la durée des prestations, la réforme a quadruplé le nombre de semaines de travail nécessaires pour toucher des prestations d’A.-C. pour des milliers de femmes et d’hommes travaillant à temps partiel. À partir de 1996, l’écart entre les hommes et les femmes sans emploi admissibles aux prestations, auparavant minime au Québec, est passé de 3% à 14%. Les femmes de 25 ans à 44 ans, susceptibles d’avoir des enfants, sont les plus durement touchées par la réforme. Malgré que pour beaucoup de ces femmes, après les heures à temps partiel, le travail se poursuivent à la maison, ces heures ne seront pas comptabilisées dans l’admissibilité au chômage, puisque que pour l’état patriarcal, élever des enfants n’est “ évidemment ” ni un travail ni nécessaire au bon fonctionnement de la société, à l’opposé de la vente à pression de plan téléphonique, de la distribution de beignes, ou encore de la coiffure XXX, etc.

Aujourd’hui encore, l’esclavage salarié n’étant vraiment efficace que s’il ne laisse aucune alternative, la machine néo-libérale continue ses attaques contre l’assurance-chômage et les autres formes de protection des travailleurs et travailleuses. Nous devons nous inspirer des luttes passées, défendre les acquis de ceux qui nous ont précédés, nous organiser de manières nouvelles et chercher à progresser vers l’unité et l’auto-organisation de notre classe et de son émancipation.

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Extrait de Cause Commune no 6