(Archive) Le mouvement étudiant frappe!

Voici l'un des textes du dossier spécial que consacrait le journal anarchiste Démanarchie à la grève générale étudiante de 1996.

Le Québec vient d'être secoué par une vague de grève qui a atteint au total 43 cégeps et 2 universités. Une telle mobilisation ne s'est vue dans aucun secteur social au Québec depuis 1986, année de la dernière grève étudiante victorieuse.

Pour se replacer dans le contexte, on peut dire que depuis 1990, le mouvement étudiant était le bastion des cravatés en puissance, des jeunesses péquistes et libérales et le règne suprême du tétage et du pognage de cul. En six ans, les dirigeantes et dirigeants auto-proclamé-e-s des fédérations étudiantes collégiale et universitaire (FECQ-FEUQ) ont passé plus de temps à louer des cravates pour leur cellulaire qu'à faire du travail syndical et de défense de droits. Les poubelles du gouvernement ont beau être pleine de leurs pétitions réclamant le report différé du paiement néopartenarial en péréquation des prêts et bourses pour les élèves habitant à l'est de Papineau, ils et elles n'ont jamais reculé devant le ridicule et le bas corporatisme à la Mario Dumont. Lorsque le Mouvement pour le droit à l'éducation (MDE) est en mai 1995, les espoirs étaient à nouveaux permis pour ceux et celles qui rêvaient d'un retour du syndicalisme de combat en milieu étudiant. La mort de l'Association nationale des étudiantes et des étudiants du Québec (ANNEQ) et l'échec de la grève de 90 avaient en effet laissé tout le terrain à la droite, un terrain que la FECQ et la FEUQ n'ont pas manqué d'utiliser pour construire le capital politique de jeunes parvenus.

Après un an de coup d'épée dans l'eau et de tergiversations, le MDE n'avait toujours pas fait ses preuves peu avant la session d'automne 96. Hésitant entre des conceptions stratégiques bidons et un réel mouvement de combat, le MDE avait perdu des plumes tout au long de l'année 95-96. Lorsqu'à la fin du mois d'août, l'exécutif proposa de scraper le plan d'action adopté en avril pour faire une grève générale, la situation était au pire. Le MDE avait perdu tout contact avec sa base militante et fonctionnait avec seulement trois personnes sur son conseil exécutif. Cependant, son analyse de la situation allait s'avérer juste...

Le 22 octobre, une assemblée générale de 1100 personnes vote la grève au cégep Maisonneuve à partir du 24 octobre, date à laquelle se tient une manif de 1500 personnes dans le centre-ville de Montréal. Le même jour, une assemblée générale d'environ 3000 personnes vote pour la grève au cegep du Vieux-Montréal. Le 29, ils et elles sont suivi-e-s par les étudiantes et étudiants de Marie-Victorin. Le 30, ce sont les cégeps St-Laurent, Rosemont et Lionel-Groulx qui emboîtent le pas. Le 31, le cégep de Valleyfield entre en grève à son tour. Et ainsi de suite jusqu'au 20 novembre. Au bout du compte, une quarantaine d'institutions seront affectées au moins une journée par le mouvement de grève, les plus endurci-e-s restant en grève pendant presque un mois complet. Pendant ce laps de temps, les journées où il n'y eu aucune action d'organisée se comptent sur les doigts de la main.

Autant au niveau du MDE que des fédérations étudiantes, on peut dire que tout le monde a été dépassé par la grève de 96. Lors de son congrès les 7 et 8 septembre 1996, le Mouvement pour le droit à l'éducation s'était fixé un plancher de douze cégeps avant le déclenchement de la grève. Pendant plus d'un mois et demi, ses militantes et militants se demandaient s'il s'agissait là d'un objectif réaliste. Un cégep comme le Vieux-Montréal se demandait s'il allait atteindre son quorum de 700 personnes à l'assemblée générale et voulait proposer un grève pour le mois de janvier. Ô surprise! Même chose à Rosemont, où l'exécutif voulait proposer une grève d'une semaine et où il fut complètement dépassé par son assemblée générale. En fait, les exécutifs qui voulaient vraiment faire la grève se comptent sur les doigts d'une main. Tout le problème posé par les anarchistes de la représentation par la base refait ici surface.

Bilans positifs et négatis

Le lundi 18 novembre, après presque un mois de grève, Pauline «la câlisse» Marois annonce les intentions de son gouvernement en matière d'éducation. Le PQ va geler les frais de scolarité à l'université, maintenir la gratuité scolaire au collegial et ne réduira pas l'enveloppe globale des prêts et bourses. Les fédérations étudiantes crient victoire. «On a gagné grâce au lobbying», diront certains. Le MDE se réjouit de ces gains partiels et temporaires et les cégeps arrêtent tranquillement la grève. Dans le contexte actuel, le fait que le Parti Québécois-parti-bourgeois ait reculé sur ces questions est déjà une victoire énorme. Malgré certains reculs, dont le pire semble être le retour de la taxe à l'échec (il faut payer deux piastres par heure de cours aussitôt qu'on a eu deux échecs et plus dans une session), la grève étudiante se solde par des gains.

Un autre aspect extrêmement positif de la grève étudiante est celui de la tradition de démocratie directe qui s'est installée parmi les grévistes. En effet, autant dans les actions et dans la rue, les militantes et militants commencent à redécouvrir qu'ils et elles sont les seul-e-s artisan-ne-s de leurs décisions collectives. Ces assemblées, spontannées ou non, permettent aux gens de confier des mandats clairs aux gens qui les représentent et permettent à tous-te-s de faire valoir leur opinion. Cette pratique, négligée dans presque tous les niveaux d'organisation sociale, s'est instaurée chez les personnes qui ont participé à la grève et restera probablement encrée pour les années à venir. Quand on prend goût à la liberté, il est assez difficile de revenir dans un modèle dirigiste et autoritaire.

Un des pires aspects de la grève est la récupération politique qui a été faite par la FECQ et la FEUQ et qui a aussitôt donné un virage corporatiste (au niveau des médias et de l'opinion publique) au mouvement étudiant. Un corporatisme sur lequel les opposant-e-s à la grève n'ont pas manqué de tabler (voir les éditoriaux de Mme Bissonnette et d'Alain Dubuc). Notons que dans la plate-forme du MDE, il était clairement écrit que le mouvement n'accepterait pas que les coupures soient faites aux dépens d'autres coupures dans les programmes sociaux ou l'éducation. Une revendication que semblent avoir «négligé» les fédérations.

En deuxième lieu, le mouvement de grève n'a jamais réussi à amener une réelle politisation de la lutte, et ce malgré la volonté du MDE. Si en général les jeunes ont fait la grève parce qu'ils et elles contestent le système dans son ensemble, et le virage à droite néolibéral, on n'entendait parler de rien d'autre que de frais de scolarité, ce qui fait que de l'extérieur il était possible de donner raison à Mme Bissonnette. Le PQ aurait pu se faire démolir à travers cette grève des étudiantes et étudiants, il en sort avec une image un peu moins social-démocrate mais tout de même comme un gouvernement à «l'écoute de la population».

Malgré ces points négatifs, la grève de 96 reste la plus grosse mobilisation au Québec des dernières années. Espérons que les grévistes sont sincères lorsqu'ils scandent : «Ce n'est qu'un début, continuons le combat!»...

Snoopy

Extrait du numéro de décembre 1996 de Démanarchie (vol. 3 no. 1, p.3). L'auteur milite toujours dans les milieux libertaires et écris aujourd'hui dans Le Trouble (vous aviez deviné, non?)...