(Archive) La grève fracasse le consensus néolibéral

Le texte suivant fut l'éditorial du numéro de Démanarchie suivant immédiatement la grève générale de 1996.

La grève fracasse le consensus néolibéral

Les mouvements syndical et populaire, depuis la crise du PQ en 1982, sont vautrés dans une stratégie de collaboration de classe, de concertation et de partenariat avec le gouvernement et les élites patronales. Le mouvement étudiant, quant à lui, à un peu tardé à suivre son grand frère syndical dans ce tournant. C'est depuis la disparition de l'ANEEQ (1), peu après 1990, que le mouvement étudiant a pris le virage de la concertation. Dans un contexte général de collaboration de classe, seulement quelques syndicats (dont le plus important, les travailleurs canadiens de l'automobile, vient de mener une grève exemplaire contre GM) se retrouvent à défendre et à appliquer une ligne syndicale de combat. La même chose est perceptible dans le mouvement étudiant où seulement quelques associations étudiantes locales maintiennent la tradition combative qui fut celle du mouvement étudiant de 1968 à 1990. La réforme Axworthy (2) allait créer certains soubresauts de la tendance combative du mouvement étudiant. La lutte contre cette réforme allait directement mener à la fondation d'un nouveau syndicat étudiant national, le Mouvement pour le droit à l'éducation (MDE). Mais le MDE, hésitant entre une stratégie syndicale de combat et la construction d'un front politique dans la gauche étudiante allait perdre des plumes. Lorsque celui-ci décida de lancer un mot d'ordre de grève générale illimité, personne ne croyait que le MDE allait être capable de réaliser cet exploit. Mais la base étudiante, littéralement écoeurée par la situation, allait gifler de plein fouet les conceptions politiques des carriéristes puants qui leur font office de direction.

Briser le faux consensus

Le sommet socio-économique (3), tentative du gouvernement et du patronat pour imposer un consensus bidon à la population québécoise avait obtenu facilement la participation des principaux leaders auto-décrétés du mouvement étudiant. Mais la grève étudiante allait se révéler être l'empêcheur de concerter en rond. Le principal mérite politique de cette grève fut certainement de fracasser le miroir du consensus autour des politiques néolibérales du PQ pour laisser enfin apparaître l'image d'une colère populaire grandissante. La mise en scène péquisto-patronale destinée à fabriquer une fausse unanimité sociale autour de ses coupures sauvages a été démasquée par la grogne étudiante. Malgré leur méthode de fabrication artificielle de consensus digne d'Hollywood, les leaders péquistes furent incapables de masquer le désaccord face à leurs politiques. À un point tel que même un journal bourgeois comme Le Devoir réclamait, en éditorial, des élections générales. Selon Le Devoir, Lucien Bouchard n'aurait pas la légitimité pour imposer les coupures qu'il prévoit...

La stratégie de la concertation discréditée

Les directions syndicales, étudiantes et populaires sont empêtrées dans une optique de collabos qu'elles nomment pompeusement «concertation». Cette vision de l'action syndicale, directement inspirée de théoriciens tels William Lyon Mackenzie King et John D. Rockefeller, est le nouvel habit des capitalistes «ouvriers» et étudiants qui leur sert de prétexte pour vendre leurs membres à rabais devant un patronat vorace.

Alors que plus de 50 000 cégépiens et cégépiennes manifestaient leur désaccord face au sommet socio-économique, les autocrates de la FECQ et de la FEUQ tentaient de s'entendre à l'amiable avec Pauline Marois, ministre de l'éducation, qui avait déjà à cette époque annoncé des coupures monstrueuses dans l'éducation. Mais nos collabos en chef allaient se retrouver dans une situation pour le moins inconfortable, car leur «stratégie» de concertation se trouvait elle-même dénoncée dans la rue par des dizaines de milliers de leurs membres. C'est alors que nos pseudo-représentants allaient nous faire assister à une admirable séance de patinage artistique politique. «Là, là, ça va pêter...», déclarait en pleine séance du sommet le président de la FEUQ Étienne Gagnon, à qui Lucien Bouchard lui-même venait de refuser, ô grande surprise, de geler les frais de scolarité universitaire (4). Il sentait en effet une bombe, la grève contre laquelle il s'était tant battu, commencer à lui pêter dans le cul. Levant le camp en grande pompe devant ce refus, complètement discrédités par une base qu'ils ne contrôlaient plus, les «représentants étudiants» du sommet Bouchard se sauvaient la face.

Remmettre le rapport de force à l'ordre du jour

En plus d'avoir fracassé la fragile vitrine du consensus, la grève étudiante a un autre mérite, susceptible lui aussi d'influencer les autres mouvements sociaux québécois: le rapport de force étudiant, construit par la grève, a donné des résultats positifs. Loin de nous l'idée de s'étendre sur le bilan technique des gains de cette grève: contentons-nous de dire qu'ils furent modestes mais tout à fait palpables.

C'est par la mobilisation de masse que le mouvement étudiant a réussi à aller chercher ces gains auprès du gouvernement. Voilà de quoi fermer la gueule un fois pour toutes aux individus prétendant que le lobby et la collaboration de classe ont des résultats plus payants. En cinq longues et moroses années de lobby, 350% d'augmentation sur le seul plan des frais de scolarité. On ne parle pas ici des innombrables charcutages dans le régime des prêts et bourses ni des nouvelles mesures pédagogiques éliminatoires qui furent imposés à une population étudiante droguée par la politicaillerie véreuse de ses dirigeantes et dirigeants. En un seul mois de mobilisation intensif: le gel, un frein dans les coupes sauvages des prêts-bourses et le retrait d'une mesure pédabogique discriminatoire.

Et la révolution dans tout ça?

Bien sûr, le mouvement étudiant est bien loin de mener une lutte révolutionnaire. Mais toute réformiste qu'ait été la grève étudiante de l'automne 1996, certaines perspectives peuvent être dégagées du contenu politique de cette grève. La première perspective se situe au niveau du rejet du néolibéralisme. En effet, comme système de valeurs, comme conception sociale et économique, le néolibéralisme fut attaqué de front durant cette mobilisation. Le rejet de l'idéologie du déficit séro par la population étudiante s'est fait d'autant plus clairement que les solutions de rechanges ont été à peine évoquées du bout des lèvres. Si le «non aux coupures» a été très clair, les mots d'ordres réformistes comme une amélioration de la fiscalité, revendication d'autant plus facile qu'elle est désormais classique, sont resté lettre morte. Le terrain est dont vide pour une politique prônant l'abolition d'un système qui ne peut satisfaire les besoins humains, à savoir le capitalisme. Vide d'autant plus que le néolibéralisme se présente comme le fossoyeur historique d'un État-providence désormais discrédité, resserant les perspectives d'un réaménagement interne du capitalisme. En d'autres mot, le néolibéralisme a tellement détruit la notion d'État-providence au niveau économique que la seule solution cohérente pour ses opposantes et opposants est de se situer en terrain anticapitaliste.

Extrait du numéro de décembre 1996 du journal anarchiste Démanarchie (vol.3 no 1, p.2). Ce numéro avait été écrit par une équipe fortement impliquée à l'époque dans le Mouvement pour le droit à l'éducation (MDE) et plusieurs associations locales. La plupart de ces personnes sont encore actives, qui au Trouble, qui au Groupe communiste libertaire, qui à la NEFAC.

Notes:

(1) Association nationale des étudiantes et des étudiants du Québec.

(2) L'une des premières réformes d'ampleur du gouvernement Chrétien, elle consistait à couper massivement dans les paiements de transferts servant à financer l'éducation, la santé et l'aide sociale. C'est, entre autre, grâce à cette réforme que Paul Martin a pu éliminer le déficit.

(3) C'est là que le principe du déficit zéro, et donc des coupures draconniènes, a été adopté.

(4) Authentique!