Résistance sur le lieu de travail ? Entrevue avec le groupe Uprise! à Chicago [début 2003]

"On parle beaucoup, dans le milieu anarchiste, de s'organiser dans la classe ouvrière, mais il n'y a pas tant de choses que ça qui se passent!", l'homme qui parle est un anarchiste de Chicago impliqué dans la nouvelle Federation of Revolutionnary Anarchist Collective du Mid-west/région des Grands Lacs (la FRAC). Depuis juillet, avec quelques collègues de travail, il essaie de changer la situation dans une grosse installation américaine de UPS, le leader des messageries privées des É.-U. Ils ont fondé un groupe de résistance au travail: le groupe Uprise!

Un communiqué de presse intitulé "Teamsters contre la guerre" a beaucoup circulé dans les milieux libertaires anglophones à la fin d'octobre. Ça parlait de comment "le Local 705 des Teamsters, en assemblée générale, a résolu de s'opposer à la guerre contre l'Irak" (1). C'est le groupe Uprise! qui était derrière tout ça. Nous avons voulu en savoir plus, donc nous avons posé quelques questions à l'un des participants que nous appellerons Padraig.

UPS ou le cauchemar totalitaire gigantesque

Quand on pense à l'industrie du service, où 75% de la classe ouvrière nord-américaine travaille, on pense à de petits lieux de travail avec de petites forces de travail. Pas exactement le type d'endroit où mener une agitation ouvrière traditionnelle. Eh bien, tous les lieux de travail de l'industrie du service ne sont pas petits. Uprise! est actif dans deux installations d'UPS de la région de Chicago qui n'ont rien à envier aux usines du passé.

D'abord, il y a le Jeff St. 'Hub'. Un 'hub'? "Dans la langue d'UPS, un "hub", c'est un grand entrepôt où les colis sont triés et déplacés d'un véhicule à un autre pour être envoyés là où ils doivent aller" explique Padraig, "Chaque hub trie des dizaines de milliers de colis par quart de travail. Le Jeff St. hub est situé dans l'ombre du centre-ville de Chicago (le deuxième centre financier des É.-U. après Wall Street) sur la rue Jefferson - d'où son nom. Un hub occupe à peu près l'espace de deux pâtés de maisons - il y a peut-être 1000 travailleurs et travailleuses de toutes catégories". Juste comme on commence à trouver ça gros, on entend parler du CACH, la deuxième installation où Uprise! est actif: "le CACH (Chicago Area Consolidated Hub), c'est un super-hub qui jusqu'à récemment était la plus grosse installation d'UPS dans le monde", nous dit Padraig ajoutant que "le CACH a à peu près 10 fois la grosseur du Jeff St. Hub et emploie entre 7000 et 8 000 personnes, la plupart de couleur, en majorité salariées à temps partiel". Le lieu est assez totalitaire : "à UPS il faut passer par une guérite pour entrer et sortir. À la sortie, il faut passer par un détecteur de métal, comme dans un aéroport". Nous pouvons aussi ajouter que le CACH est "situé en dehors de la ville dans une banlieue semi-rurale blanche. Les autorités policières de ces banlieues sont notoires pour arrêter les salarié-e-s noir-e-s pour des violations mineures des règlements de circulation". Voici donc une belle synthèse de l'environnement sain et amusant du groupe Uprise!

Le projet Uprise!

"L'initiative principale pour le groupe est venue de moi et d'un travailleur blanc plus âgé du CACH" se rappelle Padraig. Alors que Padraig est impliqué dans la mouvance anarchiste depuis 15 ans, le background de l'autre gars "c'est plutôt une implication dans des projets d'organisation communautaire en lien avec les Black Panthers dans les quartiers ouvriers blancs. Ce courant a fini par joindre la campagne réformiste à la mairie de Harold Washington (le premier maire noir de Chicago dont l'élection fut toute une commotion, même s'il s'agissait seulement d'un démocrate réformiste). De toute façon, le travailleur en question n'est plus dans un groupe politique depuis quelques annnées, mais s'implique dans des projets communautaires avec une approche saine de "pouvoir populaire". On débat beaucoup quand même".

Le groupe s'est entendu sur une liste de principes -voir l'encadré- qui me semblent assez antiautoritaires. Padraig spécifie quand même que "personne d'autre dans le groupe ne se serait dit antiautoritaire ou anarchiste, mais la structure est non-hiérarchique et je ne viole aucun de mes principes pour participer. Un socialiste autoritaire, un musulman, ou peu importe pourrait joindre Uprise! en autant qu'il respecte les points d'unité. C'est voulu comme un front radical large avec une structure antiautoritaire, un peu comme ARA qui était inévitablement un modèle pour moi". Depuis cette entrevue, quelques autres camarades de la FRAC se sont trouvé-e-s du travail au CACH, quoi que ce soit peut-être temporaire. Les socialistes autoritaires pourraient se joindre au groupe mais ne le font pas. À ce sujet, Padraig souligne qu'"il est intéressant de savoir que l'ISO [un groupe trotskiste] a envoyé un travailleur à une de nos réunions, mais a refusé de s'impliquer ou de prendre des responsabilités. Leur principale critique, c'est notre cinquième point d'unité qui dit "Nous sommes pour un mouvement révolutionnaire contre l'exploitation". Jusqu'à maintenant, ce sont les seuls salarié-e-s à avoir amené cette objection"!

Comment est organisé le groupe? "En ce moment, très informellement" répond Padraig. "On sort notre bulletin quand on a de l'argent ou quand la situation le requiert. On se prépare pour des distributions à l'entrée des hubs, pour les assemblées syndicales et les réunions de délégué-e-s syndicaux [deux membres de Uprise! sont délégué-e-s syndicaux], on appelle notre liste de contacts (établie à partir d'une feuille qu'on a fait signer), et on a eu une réunion publique de Uprise! C'est à cette réunion qu'on s'est divisé les responsabilités. On n'est pas nombreux, mais il y a beaucoup d'aide pour distribuer le bulletin, des gens qui ne viennent pas aux réunions, surtout des travailleurs noirs, incluant plusieurs femmes. Au début [au 23 septembre, ed.], j'étais le seul anarchiste. On a sorti trois numéros de notre "bulletin" qui est en fait un tract. Le dernier était complètement bilingue (anglais-espagnol) et avait un tirage de 3 000 copies. On a aussi sorti des stickers bilingues, un demandant un salaire viable pour tous les salarié-e-s de UPS (12$/heure à Chicago d'après une étude -- alors c'est ça qu'on a pris) et un autre qui appelait à voter "non" pour la convention collective. On a imprimé à peu près 1 500 stickers. C'était assez populaire et plusieurs personnes les portaient dans le hub".

Se battre contre le patron et la bureaucratie syndicale

Comme on peut s'en douter, on ne commence pas un groupe comme ça sans opposition des patrons et... de la bureaucratie syndicale. Même aussi jeune, Uprise! a déjà eu son lot d'accrochages avec les gardiens de sécurité et les bureaucrates syndicaux. Dans un des cas, un petit groupe de supporters de Uprise! venait à peine de commencer à distribuer des tracts à l'entrée du CACH quand ils "ont été confrontés par des gardiens de sécurité de UPS en uniformes noirs, portant ouvertement des pistolets", se rappelle Padraig. "Ils étaient intimidants et provocants, nous disant de nous en aller, que nous n'avions pas d'affaire là, en nous poussant. On a tenu notre bout et des vestons-cravates de UPS sont sortis pour détendre la situation, mais les agents se sont offusqués que l'enfant d'un des supporters soit avec nous et que deux camarades du groupe ne travaillent pas là (quoi qu'il y en a un qui y avait travaillé précédemment)", explique-t-il, "ils ont appelé une auto-patrouille de police et voulaient nous empêcher de partir - à ce moment-là, j'avais la chienne parce qu'ils parlaient de mise en danger d'un enfant. De toute façon, quand les flics se sont pointés, ils ont compris ce qui se passait mais ils ne voulaient pas que leurs amis perdent la face donc ils nous ont quand même encouragés à partir... Les vestons-cravates ne semblaient pas diriger le tout, ils avaient l'air de vouloir calmer le jeu eux-aussi, il semble que la sécurité était frustrée parce qu'on avait tenu notre bout". Le groupe a reconnu que c'était une erreur tactique d'amener un enfant avec lui. Néanmoins, il s'agissait du premier affrontement avec la sécurité (qui n'avait jamais constitué réellement un problème auparavant). Finalement, comme il y a toujours un bon côté, Padraig ajoute que "plusieurs salarié-e-s (quelques douzaines de personnes, et peut-être plus) regardaient et étaient généralement sympathiques, des gens se couvraient de stickers, plus de 40 personnes ont donné leur noms à Uprise! par la suite".

Pas longtemps après, deux membres de Uprise! ont décidé de retourner distribuer des tracts pour montrer que le groupe n'était pas intimidé. Malheureusement, le camarade de Padraig n'était pas là à l'heure, mais il a décidé de commencer à diffuser quand même. "Quand j'ai commencer à distribuer les tracts j'ai été entouré immédiatement de 6 (!) gardes de sécurité, encore armés" dit-il, "Ils essayaient de m'intimider, mais j'ai tenu mon bout. Un autre groupe de salarié-e-s s'est formée et une jeune femme noire a demandé un tract, je lui en ai donné un (entre deux gardes de sécurité) et j'ai commencé à faire un speech disant que UPS est une prison, que la compagnie a peur des travailleurs et des travailleuses, peur de ce qu'on a à dire, mais qu'on peut mettre fin à notre exploitation si on s'organise... Les tracts ont commencé à s'envoler comme des petits pains chauds et les cochons savaient vraiment pas quoi faire, ils étaient pognés les culottes à terre! Les vestons-cravates de UPS se sont pointés peu de temps après et ont vérifié mes cartes encore pour confirmer que j'étais un salarié de UPS et ont dit ensuite que j'avais le droit d'être là, si je ne bloquais pas l'entrée, etc. Les cochons ont acquiescé bruyamment en disant que c'est ça qu'ils disaient depuis le début (ce qui était faux) et se sont reculés d'une quinzaine de pieds tout en continuant à me harceler tout le temps. Le trou du cul en chef, le même qui plus tôt menaçait de prendre l'enfant, est sorti et m'a poussé juste en face d'un des vestons-cravates de UPS qui était là pour s'assurer que tout allait bien. J'étais tellement occupé à ne pas avoir l'air intimidé que j'ai à peine réagi. Je suis allé voir une permanente syndicale (qui venait juste de se pointer et était avec à peu près neuf observateurs officiels --6 cochons, 2 vestons-cravates, un permanent syndical et un zouf...), je lui ai expliqué ce qui se passait et elle a fait une bonne job pour me défendre, après je lui ai dit que je voulais l'assurance que je ne me ferais pas harceler, arrêter ou battre à la sortie (j'ai dit ça en face des 4 veston-cravates et du cochon en chef) et elle a hoché la tête en disant qu'elle allait s'assurer que ce serait bien compris. À la fin de la diffusion, elle m'a accompagné jusqu'à ma voiture..." Padraig s'arrête puis rajoute: "Ah oui, j'ai oublié de mentionner qu'avant que la permanente syndicale ne se pointe, Huey est sorti de la salle des gardes, mais a dû courir dans le stationnement pour aller à l'autre entrée , par la suite j'ai su que juste avant que j'arrive, Huey a été menotté, s'est fait cogner la tête sur la fenêtre du char de la sécurité et s'est fait cracher dessus par les mêmes gardes. Les vestons-cravates de UPS l'ont libéré après, ils se sont peut-être même excusés, mais ils l'ont occupé jusqu'à ce qu'il n'y ait plus de tracts et qu'il soit l'heure d'aller puncher... Donc, ça a bien adonné que je soit là juste après, on a prouvé qu'on ne se laisserait pas intimider".

Si seulement les accrochages s'étaient limités aux gros bras de la compagnie, mais non, Uprise! a aussi dû faire face à la bureaucratie des Teamsters. Le local 705 des Teamsters est censé être un local "démocratique et de gauche". "Le local 705 est le deuxième plus gros local des Teamsters aux É.-U., et représente quelque chose comme 21 000 membres, à peu près la moitié chez UPS à Chicago" explique Padraig, "le secrétaire-trésorier (le plus haut poste du syndicat) était associé au début à l'aile réformiste des Teamsters -- Ron Carey et le caucus Teamsters pour un syndicat Démocratique (TDU). Depuis 2 ans, il s'est associé, pour des raisons politiques, avec Hoffa Jr [leader de la vieille garde]. Le secrétaire-trésorier est une célébrité de la gauche syndicale sociale-démocrate et un associé du Parti communiste américain". Cela explique probablement pourquoi la gauche ne veut pas antagoniser la direction locale, donc quand Uprise! a appelé à rejeter la convention collective proposée, ils étaient les seuls à le faire clairement (les trotskistes ont en fait appelé à rejeter la convention dans leur journal mais leurs militant-e-s dans la boîte ont contourné le problème en sortant un tract disant "pourquoi *nous* allons rejeter la convention" -- du coup ils n'ont pas explicitement appelé les autres à rejeter la convention). "À la rencontre mensuelle du secrétaire-trésorier avec les délégué-e-s syndicaux, les choses se sont corsées" dit Padraig, "d'abord on a passé des tracts dehors (l'ISO passait aussi son tract, qui à ma connaissance a fait sa première et dernière apparition ce soir-là), TDU passait aussi son journal qui, incroyable mais vrai, n'appelait pas à rejeter la convention collective tout en critiquant sans prendre position". Durant la réunion, à laquelle assistaient quelques 200 délégué-e-s, le secrétaire-trésorier a directement attaqué ceux et celles qui appelaient à rejeter la convention. "Il a dit que tous les délégué-e-s devaient supporter publiquement la convention, même s'ils allaient personnellement voter contre, autrement ce n'était pas supporter le syndicat et il faudrait démissionner" se rappelle Padraig, "après qu'un travailleur noir ait défié le secrétaire-trésorier, qu'il se soit fait engueuler, et que d'autres personnes aient pointé de façon amicale la nécessité de recevoir l'information pertinente, j'ai levé ma main et contesté toute la merde sur la démission. J'ai expliqué très, très brièvement ce que je pensais qui n'allait pas dans la convention et j'ai dit que je n'étais pas d'accord avec la convention et que je n'allais pas démissionner, que j'étais un bon délégué, que j'aidais à remplir des griefs syndicaux, que j'aidais à organiser des réunions, etc... Le secrétaire-trésorier a argumenté que ça brisait l'unité du syndicat, et que j'avais l'obligation de suivre ce qui venait du syndicat. J'ai contre-attaqué en questionnant "qu'est-ce qui va arriver quand Hoffa va nous dire de voter pour Bush? Est-ce qu'on va le suivre?" le secrétaire-trésorier est devenu tout rouge et a répliqué "on traversera ce pont là quand on sera rendu là." Finalement, personne de Uprise! n'a démissionné du syndicat et le vote sur la convention a eu lieu par la poste. Uprise! visait un vote 'non' de 40%, ce que le groupe aurait considéré comme une victoire. Finalement, le 'non' a obtenu 35% (comparé à 28% au niveau national) ce qui est bien mais montre qu'il y a encore beaucoup de chemin à faire. Cependant, le succès récent de la motion anti-guerre montre que malgré tout beaucoup de choses peuvent être faites.

Leçon de la guerre de classe?

Quelles sont les perspectives pour le groupe Uprise!? "Nous avons principalement besoin de construire des réseaux et des structures pour les militant-e-s de la base. Dans mon édifice, qui a un plus haut niveau d'organisation et de conscience syndicale, je travaille à une proposition pour un conseil de délégué-e-s (il y a environ 30 délégué-e-s élu-e-s à Jeff St.) qui constituerait un pôle d'activité alternatif par rapport au local syndical" répond Padraig. "Au CACH, qui, à cause de sa taille, du grand roulement de personnel et sa relative nouveauté, a beaucoup moins de présence syndicale - nous pourrions essayer de faire de Uprise! Une organisation plus proche d'un mouvement de masse en créant des structures directement au travail." Il ajoute : " je pense que notre tâche principale est de mettre sur pied un réseau conséquent de militantes et de militants qui peuvent faire de l'agitation autour de problèmes quotidiens, soulever des questions politiques plus générales et être prêt-e-s pour toute lutte qui pourrait éclater. On en n'est pas encore là, mais on a un début".

"Il y a beaucoup de colère dans les sections les plus pauvres des classes ouvrières qui, surprise !, tendent à être fortement noires et latinos. La réponse viscérale à nos tracts "UPS=Under Paid Slavery (UPS = Esclavage sous payé), "nous voulons la justice pas des miettes" et "votez non!"confirme ça", dit Padraig. Cependant, "bien que nous ayons eu un impact sur le climat et la conscience de deux installations majeures de UPS et sur les réunions de délégué-e-s syndicaux et les assemblées générales, nous n'avons pas été capables jusqu'à maintenant d'ORGANISER cette colère. Plus de soixante personnes ont donné leurs noms à Uprise! mais il n'y en avait que 6 à la rencontre publique. Peut-être qu'on a fait certaines choses pas correctes, mais je pense que ça indique aussi où les gens en sont généralement. En colère, plus en colère que les médias voudraient nous le faire croire, mais pas prêts à joindre un groupe radical". Comme Padraig le dit, cependant, la plus grande leçon jusqu'ici c'est que "ce genre de travail est possible! Ça montre que c'est possible d'être dans la classe ouvertement radicale et d'avoir une réponse décente, parfois renversante".

[Cet article a d'abord été publié dans Barricada.]

Encadré: Uprise! dans leurs propres mots

Uprise! est un petit groupe de travailleurs et de travailleuses de deux installations d'UPS dans la région de Chicago qui publie un bulletin et a fait campagne pour un vote "non" sur la dernière convention collective, allant chercher 35% de refus. Uprise veut "s'organiser contre les patrons d'UPS et tout ce qu'ils représentent", Uprise! est présentement basé sur 5 points d'unité :
1. Nous sommes indépendants
2. Nous sommes pour l'action directe
3. Nous sommes pour la démocratie directe
4.Nous sommes contre le racisme, le sexisme et l'homophobie
5. Nous sommes pour un mouvement révolutionnaire contre l'exploitation

Uprise! peut être contacté à 773 523-9201 ou uprise@ziplip.co

(1) Cette résolution a par la suite servi de base à la résolution de fondation du groupe " US Labor Against the War " une coalition d'organisations syndicales regroupant plus de 2 millions de syndiqué-e-s.

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Extrait de Ruptures no 3.