Entrevue avec Alternative Libertaire [début 2003]

Alternative Libertaire est une organisaion communiste libertaire active et présente en France depuis plus de 10 ans. Elle suit une riche tradition d'organisations anarchistes françaises --telles la FCL, l'ORA, l'OCL et l'UTCL-- qui ont vu la nécessité pour les communistes libertaires de se regrouper dans des organisations politiques spécifiques pour mieux intervenir ensemble dans la lutte de classe. Il va sans dire qu'Alternative libertaire et le courant dans lequel elle se pose sont d'une grande inspiration pour nous, les francophones de la NEFAC. Un membre du Groupe anarchiste Bête Noire de la NEFAC-Mtl a eu la chance de poser quelques questions via Internet à Alternative Libertaire. Voici ce qu'AL avait à répondre :

1. Comment s'est créée Alternative Libertaire?

Alternative libertaire s'est constituée en 1991, sur la base du Manifeste pour une Alternative libertaire (consultable sur notre site Web en Français, Anglais et Arabe). Le but était de créer une organisation dépassant les groupuscules communistes-libertaires de l'époque. De fait, deux composantes ont principalement contribué à la création d'Alternative libertaire: l'Union des travailleurs communistes-libertaires (UTCL), qui regroupaient surtout des syndicalistes libertaires, et le Collectif Jeunes Libertaires (CJL), organisation de jeunesse.

2. Quand on lit Alternative Libertaire(mensuel) ou Débattre(revue théorique), on retrouve très peu de références au plateformisme. Est-ce qu'AL se considère comme une organisation plateformiste comme-telle?

La plate-forme d'Archinov et le plate-formisme font parti de notre "bagage idéologique" et de nos acquis. Mais nous n'y sommes pas attachés de manière dogmatique. Nous pensons qu'une partie de ce texte écrit dans les années 20 est maintenant obsolète ou inadapté aux réalités politiques que nous connaissons en France actuellement. C'est pourquoi nous faisons rarement référence à la plate-forme et au plate-formisme. Nous nous retrouvons dans l'esprit du plate-formisme et le revendiquons, mais pas forcément chaque virgule de la plate-forme !
Nous sommes et restons persuadés de l'importance pour les libertaires d'être organisés, ainsi que d'avoir une ligne politique et stratégique claire. En cela, oui, nous sommes plate-formistes.

3. Quelles sont vos champs d'activités?

Vaste question, car les militants et militantes d'Alternative libertaire sont actifs dans de nombreux mouvements sociaux. Dans les syndicats, d'abord, et en particulier dans les syndicats alternatifs du Groupe des 10 - Solidaires. Pour nous, la lutte des travailleurs, victimes directes du système capitaliste, reste centrale. Le syndicalisme et l'intervention en entreprise sont donc fondamentaux. Les travailleurs et travailleuses du rail d'Alternative libertaire éditent par exemple un bulletin d'entreprise.
Nous sommes également présents dans les mouvements antifascistes, antiracistes (dont le soutien aux sans-papiers), antisexistes, antimilitaristes (nous sommes particulièrement investis dans les mobilisations contre la guerre : il faut se rappeler qu'Alternative libertaire s'est constituée au moment de la première guerre du Golfe, il s'agit donc d'une question qui nous tient particulièrement à coeur), écologistes (par exemple contre le nucléaire), dans les mouvements de chômeurs, chômeuses et précaires...
Un autre champ d’intervention important est notre activité internationale. Elle passe par la solidarité internationale à travers notre participation au réseau SIL (Solidarité internationale libertaire), des actions de soutien ponctuelles, ou le soutien à la lutte anticolonialiste en Palestine. Elle passe aussi par une forte implication dans le mouvement altermondialiste. Nous préparons actuellement activement la mobilisation contre le prochain sommet du G8, qui aura lieu en France en juin 2003.

4. Lors des dernières élections présidentielles françaises, nous avons compris que vous avez appellé à voter pour Chirac(droite) contre Le Pen(extrême-droite), pouvez-vous nous expliquer le contexte dans lequel ce choix a été fait et pourquoi il a été fait?

Non, nous n'avons pas appelé à voter Chirac. Mais nous n'avons pas non plus appelé à l'abstention. Nous avons appelé à ce que pas une voix, en particulier ouvrière, ne se porte sur Le Pen, ce qui est totalement différent. Nous respectons l'autonomie de chaque groupe local d'AL, et certains ont pu prendre position pour le vote Chirac, mais ce n'était pas la position majoritaire nationalement. Les militants et militantes d'Alternative libertaire sont des antifascistes convaincus et actifs, et nous savons que c'est avant tout les luttes sociales qui peuvent faire reculer l'extrême-droite. Cela a été l'essentiel de notre expression, bien plus que la question piégée du vote au second tour.
Une minorité de militants et militantes d'Alternative libertaire, dont je suis, pense cependant que les urnes peuvent le cas échéant être aussi une arme antifasciste dans certains cas, comme les dernières présidentielles.

5. (suivant la dernière question) Peut-on comprendre que vous rejetez l'anti-électoralisme, une position traditionnelle des anarchistes?

La position par rapport aux élections est une considération tactique totalement secondaire par rapport aux luttes sociales. Il est assez surprenant de voir les libertaires passer des heures à discuter des élections alors que nous leur accordons si peu d'importance. Nous pensons avoir une position non-dogmatique par rapport au vote. Si nous ne pensons pas que quoi que ce soit de positif pour les exploités et les exploitées puisse en sortir, il est certain que des choses très négatives peuvent en découler. Nous nous positionnons sur les élections car nous sommes interpellés sur ces questions. Mais nous considérons chaque situation, sans a priori.

6. À propos du syndicalisme, il existe une grande variété d'organisations syndicales en France (du moins pour les standards du Québec!), il y a la CGT(communiste), la CNT Vignolles(anarcho-syndicaliste), la CNT-AIT(aussi anarcho-syndicaliste), les Sud(alternatifs?) Et plusieurs autres. Est-ce qu' AL en tant qu'organisation a une préférence particulière pour un type de syndicalisme ou bien vos membres s'impliquent dans le syndicat qui fait le plus de sens dans leur boîte?

Le plus important, c'est l'organisation des travailleurs et travailleuses face au patronat. Pour nous, un syndicat est un outil de lutte qui doit regrouper le plus largement possible, au-delà des divergences politiques (anarchistes, communistes, mais surtout la grande masse des gens non politisés...).
Les militants et militantes d'Alternative libertaire sont syndiqués dans toutes sortes d'organisations syndicales (SUD et autres syndicats de l'US-G10, CNT-Vignoles, CGT, FO, CFDT), en fonction de la réalité du terrain et de l'existant dans l'entreprise. Nous ne donnons aucune consigne de syndicalisation, et nous respectons scrupuleusement l'autonomie des mouvements syndicaux.
Mais nous travaillons dans les syndicats à impulser des orientations combatives, démocratiques et de transformation sociale. C'est pourquoi nous nous retrouvons plus facilement dans les syndicats alternatifs et de base, type SUD.

7. À propos d'organisations révolutionnaires, quelle est votre relation avec les autres organisations politiques anarchistes qui sont actives en France? On pense particulièrement à la Fédération Anarchiste(FA)...

Jusqu'à il y a 2 ans, les relations entre les différentes organisations libertaires étaient très tendues, voire conflictuelles.
Mais les choses ont beaucoup évolué. Nous entretenons maintenant des relations cordiales avec la Fédération anarchiste. Nous nous rencontrons régulièrement, aussi bien localement qu'au niveau fédéral. C'est ainsi que nous avons pu faire des propositions communes en vue du contre-G8 de juin prochain en France.
Nos relations se sont également beaucoup amélioré et nettement intensifiées avec le réseau No Pasaran et l'Organisation communiste libertaire, grâce au travail international. Nos trois organisations sont membres du réseau Solidarité internationale libertaire (site web). Nous travaillons très étroitement ensemble sur ces questions, ce qui permet de créer des relations de confiance et d'aplanir les conflits.
Un bon exemple de ces nouvelles relations entre organisations libertaires est le Forum libertaire de Montreuil (ville de la banlieue parisienne est), qui regroupe Alternative libertaire, la Fédération anarchiste et la CNT. Ce Forum a une expression commune, et la première journée organisée en juin dernier a réuni pas loin de mille personnes, ce qui est une grande première pour les libertaires sur Montreuil.
Autre initiative impensable il y a quelques années : Alternative libertaire, la Fédération anarchiste, le réseau No Pasaran, la CNT-Vignoles, l’Organisation communiste libertaire et l’Organisation socialiste libertaire (Suisse) se rencontrent pour préparer ensemble l’opposition au G8, discutent sereinement et acceptent de travailler en commun, dans le même sens !

8. D'avoir déjà été en France et d'avoir fréquenté les organisations libertaires, j'ai pu remarquer que des tensions persistaient toujours entre l'AL et la FA à propos du fameux "coup" de Fontenis à l'intérieur de la FA avec les communistes libertaires pour créé la Fédération des Communistes Libertaires(FCL) dans les années 50. Comment vivez-vous avec ces tensions?

De nouvelles générations sont à l'animation politique, aussi bien à la Fédération anarchiste qu'à Alternative libertaire. Ce qui s'est passé il y a 50 ans ne nous semble pas être la priorité. Evidemment, des rancoeurs individuelles ou des incompréhensions demeurent. Il ne faut pas nier que nous avons également des divergences, sur nos fonctionnements et certaines analyses politiques. Mais nous avons su les dépasser pour travailler ensemble, comme je le disais précédemment.

9. D'un autre côté, on peut imaginer que l'héritage d'un mouvement anarchiste fort et organisé (comme c'est le cas en France) amène des bénéfices aux organisations actuelles. Quelle est l'influence d'avoir fréquenté des "monuments" du mouvement libertaire comme Daniel Guérin au sein de l'Union des Travailleurs Communistes Libertaires(UTCL) ou bien l'influence de Georges Fontenis aujourd'hui.

Nous en gardons un héritage théorique riche. Une des faiblesses passées du mouvement libertaire est soit de réinventer perpétuellement la roue en oubliant son passé, soit de refuser de sortir d'un dogme anarchiste sacro-saint, ce qui empêche d'avancer. Des gens comme Daniel Guérin ont brisé ces cercles vicieux et permis de repenser notre combat sur des bases non-sectaires. Ce qui a d'ailleurs été parfois mal compris, pendant des années, par les autres composantes du mouvement libertaire français...

10. Quel est l'âge moyen de vos membres?(si vous permettez l'indiscrétion:)

Question très difficile!!! Ca va de 16-17 ans jusqu'à pas loin de 80! Je pense qu'une majorité de membres d'Alternative libertaire a entre 30 et 40 ans.

11. À lire vos publications, on retrouve un bon nombre de références à la Ligue Communiste Révolutionnaire (LCR). Vous avez beaucoup de débats avec eux, autant sur des questions historiques et théoriques (comme Cronstadt) que sur les luttes sociales actuelles. Quelle est votre relation avec la LCR? Sont-ils et elles des léninistes purEs et durEs?

Je ne pense pas que les militants et militantes de la LCR sont des léninistes intégristes. Il suffit pour s'en persuader de les comparer aux autres chapelles trotskistes en France, type Lutte Ouvrière ou Parti des Travailleurs, qui sont vraiment des paléo-bolchéviques. Malgré nos différences d'analyse et d'idéologie, la LCR a une ouverture au dialogue, et accepte de discuter y compris de ce qui pose problème dans leurs rangs (comme Cronstadt, épisode historique sur lequel le moins qu'on puisse dire est qu'il y a de très fortes dissensions au sein de la LCR).
Or Alternative libertaire a toujours souhaité le dialogue avec tous les anticapitalistes. Nous pensons qu'une transformation sociale radicale ne sera pas le seul fait des libertaires. Il ne faut pas nier cette diversité, ou s'en effrayer, mais être clair sur ce qui est commun, et sur ce qui nous sépare.
De fait, nombre de militants et militants de la LCR se retrouvent dans les mêmes champs de lutte que nous. Nous travaillons ensemble dans les syndicats, les associations, etc. Il est donc logique que nous dialoguions également au plan politique, sans pour autant gommer artificiellement nos divergences.

12. Vous participez à Solidarité Internationale Libertaire (SIL), un réseau international d'organisations communistes libertaires et anarcho-syndicalistes qui cherche à aider au développement matériel du mouvement libertaire international, notamment en Amérique Latine. Pouvez-vous expliquer brièvement les projets du SIL?

Le réseau Solidarité internationale libertaire a été créé en 2001 à l'initiative de la Confederation General del Trabajo (Espagne) pour partager une réflexion sur nos luttes, pour mettre en réseau les relations internationales que nous pouvions chacun avoir de manière bilatérale, et pour soutenir des projets concrets de solidarité internationale qui prouvent que les libertaires savent construire au quotidien.
Les projets actuels sont en soutien à l'Amérique du Sud. En Uruguay, nous aidons la FAU à financer une athénée à Colon, et une camionnette pour la propagande de rue. Au Brésil, nous aidons la FAG à financer la construction d'un hall communautaire à Sepe Tiaraju, la création d'une imprimerie libertaire, et la reconstruction du hangar d'une coopérative ouvrière de ferrailleurs et de recycleurs. En Argentine, nous soutenons la publication En la Calle, de nos camarades de l'OSL.
Notre réseau compte maintenant une vingtaine d'organisations, et nous avons déjà versé, ensemble, plusieurs milliers de dollars à nos camarades sud-américains.

13. Finalement une question très large; quel avenir pour le mouvement libertaire international?

Lors du dernier congrès d'Alternative libertaire, en novembre 2002, nous avons constaté une progression qualitative et quantitative de notre organisation. Nous avons franchi une étape. Pourtant, nous sommes encore très loin d'avoir concrétisé le projet d'une vraie gauche libertaire, porteuse d'un projet révolutionnaire, et faisant référence politiquement.
Mais les choses avancent positivement. La création du réseau SIL, la capacité des principales organisations libertaires françaises à se regrouper et travailler dans le même sens sur la mobilisation contre le G8 sont des signes encourageants.
Mais en même temps, nous voyons aussi les limites. Nous manquons de lieux de débats, de confrontation d'idée, d'élaboration collective. Car on avance toujours mieux à plusieurs que tout seul.
Il ne s'agit pas de tomber dans des dérives bureaucratiques. Mais si notre courant veut vraiment tirer profit de nos luttes actuelles et du développement de nos idées, nous devons inventer de nouvelles formes de travail en commun.

Laurent Scapin
(Collectif Alternative libertaire Paris-Est, secrétariat aux relations internationales d’Alternative libertaire)

Alternative Libertaire
BP 177, 75967 Paris Cedex20, France. international@alternativelibertaire.org, Site web d'AL

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Texte extrait du numéro 3 de Ruptures, la revue de la NEFAC. Pour en obtenir une copie, c'est 3$pp l'exemplaire à Collectif anarchiste La Nuit (NEFAC), a/s E.-H. C.P. 55051, 138 St-Vallier Ouest, Québec (Qc), G1K 1J0, Canada [abonnement 12$ / 4 numéro Québec/Canada, 24$ ailleurs, chèque à l'ordre de "Groupe Emile-Henry"]
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