La rue

La rue est sans aucun doute la peau de cette ville. Et comme n’importe quelle peau elle est sensible. Elle est la scène politique la plus importante et le lieu où se tissent et s’effilochent nos relations sociales, où chaque jour, de nouveau, surgit et disparaît une ville de toiles tendues, de circulations et de conflits. La Paz n’est pas facile à vivre quand on n’aime pas les conflits. Grandir à La Paz c’est apprendre très vite par soi-même que le conflit appartient autant à la nature de la ville que le volcan Illimani (*) lui-même.

Dans notre ville, l’usage de l’espace public n’est qu’illusoirement sous le contrôle de la Mairie. L’usage de l’espace public et plus précisément ce qui lui donne son importance politique et culturelle est avant tout entre les mains des vendeuses ambulantes - vendeuses de nourriture, de boissons fraîches, de sucreries -, des cireurs de chaussures, de toutes celles et de tous ceux qui organisent sans se lasser d’incessantes marches, qui montent et qui descendent, qui demandent ou qui rejettent. Sur cette scène les bureaucrates ne sont qu’une sorte de toile de fond.

Telle est la ville des habitantes et des habitants de La Paz, ville de protestation et de rencontre ; nous baignons et nous nous nourissons des conflits sociaux de tout le pays ; c’est là sa fécondité, sa caractéristique principale, sa richesse et son sens culturel.

Les rues de La Paz sont une école politique et un forum permanent et ininterrompu. (....)

Les rues de La Paz forment aussi le tableau le plus concret, le plus immédiat et précis de la faim mêlée à l’initiative, l’ingéniosité et l’espoir. (....)

Ce qui est en jeu dans les rues de la ville de La Paz, c’est la construction tenace d’identités diverses et souples, de voix multiples et complexes que rien ne peut uniformiser et encore moins discipliner (....)

Maria Galindo

(*) Le volcan Illimani est à La Paz ce que la tour Eiffel est à Paris

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Extrait du Monde libertaire, l'hebdo de la Fédération anarchiste, numéro 1409 (29-09-05 au 5-10-05).