Installées en deçà et au-delà de la relation unique, exclusive et obsessionnelle avec l’Etat, fuyant le jeu demande-victime-concession dans lequel se sont situés historiquement les mouvements sociaux, Mujeres creando a inauguré en Bolivie d’autres façons de faire de la politique, d’autres scènes pour la faire et d’autres contextes thématiques à partir desquels elle peut être faite.
Nous sommes installées au centre des sensibilités sociales pour entrer en contact, à partir des zones de plaisir et de douleur de la société, avec tous les secteurs sociaux imaginables.
Peu importe que nous soyions quatre folles, peu importe que, parce que notre voix est contestataire, on nous colle l’étiquette de marginales ou de minoritaires ; nous ne nous voulons pas ni nous prétendons complaisantes à l’égard d’une quelconque majorité. Nous ne tombons pas dans le prosélytisme et c’est pourquoi nous n’en appelons qu’à la désobéissance et à la provocation.
Nous sommes un modèle de rébellion qui n’admet aucune limite d’age, de couleur de peau, de sexe, un modèle de rébellion, de contestation et de joie qui se nourrit de nos têtues, hystériques et constantes transgressions et qui se fraie une voie souterraine dans et en-dehors de toutes les institutions sociales y compris, attention, y compris l’Eglise.
« Etre pédé est une option, être corrompu est la dégénération »
Malgré toute l’homophobie sociale qui a fait pression pour nous enfermer dans la case mouvement de lesbiennes, nous avons dépassé ces schémas de très nombreuses fois non sans mettre en œuvre toutes les identités qui nous habitent simultanément et que nous manifestons publiquement. Nous sommes un mouvement « d’indiennes, de putes et de lesbiennes ensemble, mélangées et fraternellement liées ». Ceci signifie que nous ne nous en tenons pas au cri d’affirmation de la différence, nous faisons de la différence un morceau qui, dans la relation de solidarité, complète l’autre différente pour que s’estompent les séparations de haine que le patriarcat nous a inculquées comme si elles nous étaient propres.
« Un pénis, n’importe quel pénis est toujours une miniature »
Malgré la misogynie sociale qui a essayé de nous enfermer dans la case mouvement haineusement anti-hommes, notre discours et nos mains ont audacieusement saisi le corps sacralisé du mâle pour l’humaniser, ce qui provoque des débats explosifs entre parents, curés, policiers, frères, voisins, amis et amants.
« Nous voulons tout le paradis, et non 30% de l’enfer néolibéral »
Le néolibéralisme a réussi à domestiquer les mouvements sociaux, à tel point que chacun d’eux s’est cru obligé de répondre à un scénario de questions et de thèmes ; et c’est ainsi qu’est né un supposé agenda des droits de la femme. Nous n’y avons jamais collaboré, nous ne sommes pas un mouvement de revendication de droits et d’espaces à l’intérieur du système ; c’est pourquoi nous avons réagi si violemment lorsqu’il s’est agi de poser le problème des quota de femmes dans les partis. Nous avons concentré nos efforts sur l’analyse inachevée des formes d’oppression qui pèsent sur la société ; nous pensons en effet que ce qui est à l’origine de la subordination des femmes ne peut être compris sans s’intéresser aux privilèges liés à la race, à l’âge, à l’option sexuelle ; nous autres femmes n’avont pas d’intérêts communs basés sur la biologie de notre corps
Nous sommes et n’avons cessé d’être présentes dans les processus sociaux et politiques en apportant aux luttes créativité et expressivité ; c’est ainsi qu’au cours des journées d’octobre nous marchions à contre-courant dans les rues de El Alto et de La Paz en offrant cette chère phrase : « nous autres putes, tenons à préciser qui ni Sanchez de Losada, ni Sanchez Berzain sont nos enfants ». De même, nous irons à contre-courant dans le processus de création d’une constituante au cri de : « civisme rime avec fascisme ». (*) « l’utopie est aveugle et avance en trébuchant, elle est sourde et parle en criant, la couleur de sa peau est blanche ou brune ... c’est que nous n’avons pas de ligne, nous sommes tout en courbes ».
Mujeres Creando
(*) L’ex-président Sanchez de Losada et son ministre de la défense Sanchez Berzain, furieusement néolibéraux, se refugient aux Etats-Unis en octobre 2003 à la suite de violents mouvements de protestation populaires. Les manifestants s’opposent à la privatisation du gaz décidée par Sanchez de Losada et réclament aussi l’ouverture d’un processus de création d’une assemblée pour la révision de la Constitution. Carlos Mesa, qui succède à Sanchez de Losada – Mesa qui sera déposé au printemps 2005- entérinera cette exigence.
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Extrait du Monde libertaire, l'hebdo de la Fédération anarchiste, numéro 1409 (29-09-05 au 5-10-05).
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