Féministes anarchistes boliviennes
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| « Ni Dieu, ni maître, ni mari, ni parti ! ». |
Le Monde libertaire, l'hebdo de la Fédération anarchiste, publiait dans son numéro 1409 (29-09-05 au 5-10-05) un dossier spécial sur les anarchaféministes boliviennes. Nous reprenons ce dossier ici.
« La rue est sans aucun doute la peau de cette ville ».
La ville dont parle Maria Galindo, c’est la bolivienne La Paz, capitale d’un pays mal connu tant le rare traitement informatif que les media lui réservent est rudimentaire ou caricatural. Pourtant, les événements du printemps dernier ont montré l’intensité des conflits politiques et sociaux avec, en particulier, le poids déterminant pris par les mouvements indigénistes et leur audience auprès des secteurs défavorisés périurbains issus précisément des zones à culture amérindienne, la force de la revendication quasiment nationaliste d’une renationalisation de l’exploitation des ressources en gaz et en eau cédée à des multinationales américaines et européennes. Tout ça sur un fond d’affaiblissement des organisations traditionnelles de gauche ou d’extrême-gauche léninistes, avec la menace d’une scission de la partie du pays, la province de Santa-Cruz, qui contient comme par hasard une formidable réserve de gaz découverte récemment !
Dans la ville, cette peau sensible porte les témoignages des luttes anciennes ou récentes, le plus souvent sous la forme classique de slogans politiques partisans. Mais, pratiquant une sorte d’écart radical, d’autres graffiti, nombreux, éclatés, consciencieusement manuscrits, expriment des revendications du corps, de l’amour, de la sexualité libérés, la situation de la femme et de l’homme aliénés, la critique du goût du pouvoir, du patriarcat et du réformisme dans les mouvements sociaux. « Ni dieu, ni maître, ni mari » Signé Mujeres Creando. C’est-à-dire, littéralement, Femmes en train de créer.
« Nous sommes un mouvement ‘ d’indiennes, de putes et de lesbiennes ensemble, mélangées et fraternellement liées’ ». Cette autodéfinition - il en existe bien d’autres - aussi provocatrice que fondée est relativement récente. D’où viennent-t-elles, qui sont ces Mujeres Creando ?
C’est en 1990 que deux jeunes universitaires, complices et amantes, Maria Galindo et Julieta Paredes, créent le mouvement Mujeres Creando. Militantes de gauche, ayant côtoyé les mouvements féministes européens – dont elles ont bien vu les limites -, elles décident d’investir l’espace public, les rues de La Paz, comme terrain de lutte pour la mise au jour de l’histoire occultée des femmes. D’abord installées dans un quartier périphérique populaire de la capitale (Villa Fatima), la mise en place d’activités qui font complètement défaut leur permettent de rallier des femmes venues d’horizons différenciés. C’est ainsi, par exemple, que Lidia Quisberth, paysanne et indienne, ralliera le collectif. La rencontre avec Monica Mendoza, en 1992, conduit à la création « officielle » de Mujeres Creando et catalyse une réflexion critique de démystification de « tous les populismes, les maternalismes et paternalismes », qu’ils soient de droite ou de gauche. « Notre proposition n’est pas née d’un courant féministe... nous ne sommes pas un courant de pensée... Lorsque les femmes rejoignent le mouvement, elles apportent leur vie propre, leur corps, et surtout leur biographie personnelle qui nous paraît être la base pour que chacune d’elle construise sa position idéologique. C’est à partir de l’exploration des rebellions de femmes que je parle d’un féminisme intuitif c’est-à-dire qui ne dispose d’aucun concept, d’aucun mot, ni même d’aucun référent symbolique dans une culture patriarcale » (M.Galindo). Le collectif décide peu de temps après son officialisation de créer un espace de rencontre plus accessible et voyant : ce sera le Café Art Carcajada (Eclat de rire) situé au centre de La Paz. Simultanément, il investit les murs en y jetant par centaines des grafittis poétiques, amoureux ou violemment critiques à l’égard de toutes les violences ou falsifications (le nom du collectif s’acompagne d’un A cerclé), il n’hésite pas à intervenir à contre-courant au cours de manifestations revendicatives ou dans des espaces publics. Bien entendu, la police tout comme les organisations d’extrême droite et de gauche ne leur font pas de cadeaux (arrestations, brutalités, injures).
En 1995, le collectif entreprend la publication du périodique Mujer Pùblica (Femme publique) pour diffuser ses positions sur les problèmes politiques, économiques, sociaux sans oublier la vie quotidienne. Par ailleurs paraissent en 1999 Grafiteadas (qui aura une suite en 2003, Mujeres grafiteando) et Sexo, placer y sexualidad. Ce dernier ouvrage attire l’attention de la radio d’abord (entrevue débat) puis de la télévision qui sollicite le collectif et lui propose la réalisation d’une série de 8 épisodes dont le contenu est défini par MC. Dès janvier 2000, ces épisodes, réalisés directement dans la rue, extrêmement provocateurs, proposés sous le titre de Creando mujeres (En créant des femmes) sont diffusés à des heures de grande écoute et les thèmes traités - les sexualités, le plaisir, l’homophobie, la critique de la politique - provoquent un débat généralisé, inédit et violent au sein d’une société taditionnellement patriarcale et machiste.
Au cours de ces dernières années, Mujeres Creando a substitué au Café Carcajada une maison autogérée dite Virgen de los deseos (2004). Une nouvelle incursion dans l’audiovisuel a donné une nouvelle série d’épisodes, Mama no me lo dijo (Maman ne me l’a pas dit, 2003). Les héroïnes, toujours filmées dans la rue, sont la vendeuse, la nonne, l’indienne et la pute qui, très naturellement, avec humour, provocation et poésie, mènent une violente charge contre tous les freins et contraintes culturelles, économiques, politiques qui nient la femme dans son humanité concrète, vivante, autonome, libre.
ZOT
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