Agir au lieu d’élire

Le 14 octobre prochain, 23 millions d’électeurs et d’électrices auront la «chance» de voter dans l’une ou l’autre des 308 circonscriptions au Canada pour le candidat ou la candidate de leur choix. D’ici là, chaque jour amènera « d’engagements fermes » pour nous convaincre de déposer dans l’urne notre chèque en blanc. Pour notre part, nous n’irons pas voter. Voici pourquoi.

Le vide

Devant nous se retrouvent un ensemble de partis plus ou moins à droite, plus ou moins à gauche, tous prêts à gouverner en notre nom et à défendre leurs privilèges. Dans la chasse à l’électeur et à l’électrice, tout est permis : racolage, contradictions, demi-vérités, fausses promesses, vrais mensonges. Et comme on peut le constater, ce n’est pas cette élection qui changera quoi que se soit à ces façons de faire.

La légitimité du système démocratique parlementaire repose tout entier sur notre droit d’aller voter. Mais voter pour qui? Pour quoi? Pour des machines à gouverner, pour des spécialistes de la politique qui nous vendent un programme sans garantie, sans possibilité de retourner la marchandise, sans possibilité de résilier le contrat avant la prochaine élection. Bref, on nous demande de déléguer notre souveraineté pour quatre ans, sans droit de regard sur ce que les politiciens feront avec. De quoi être méfiantEs face aux principaux aspirants, à commencer par les Conservateurs et les Libéraux. On peut dire que ces deux partis nous en ont fait baver… depuis la Confédération! Ces deux cliques s’échangent la barre du gouvernement depuis plus de 100 ans : pas étonnant qu’ils considèrent la Chambre des communes comme leur chasse-gardée et se présentent comme les seuls garants « responsables » du pouvoir.

À leurs côtés, jouant les seconds rôles, on retrouve pêle-mêle le Bloc, le NPD et depuis peu le Parti Vert. Ces partis incarnent tous à leur façon « l’alternative » face aux dinosaures de la politique et cherchent à canaliser en termes de votes la colère des électeurs et des électrices. Vous savez, le fameux « vote de protestation ». Mais loin de proposer de nouvelles façons de faire, ils répètent ad nauseam ce qu’ils ont appris ailleurs. D’où vient le Bloc Québécois? D’un petit groupe de députés nationalistes dirigé par Lucien Bouchard qui a rompu avec le Parti conservateur et le Parti libéral en 1990. Comment gouvernent les néo-démocrates lorsqu’ils remportent des élections provinciales? Comme le Parti libéral, dont ils s’empressent de rejoindre les rangs lorsqu’ils tentent un retour sur la scène fédérale. Et le Parti Vert? Sa politique « ni gauche, ni droite » l’amène à proposer tout et son contraire, en autant que cela permette d’amasser quelques milliers de voix supplémentaires. Rien de bien nouveau sous le soleil…

Au moins, les choses ont le mérite d’être claires : nous n’obtiendrons aucun changement en profondeur à travers le processus électoral. Ça, tout le monde le sait. Personne ne croit plus aux boniments des politiciens. Mais pendant ce temps, on se laisse faire, on se laisse endormir. À force, on devient cynique et c’est de ce cynisme dont se nourrissent les populistes et les démagogues qui, sans même s’opposer au statu-quo, l’alimentent et forgent les opinions les plus réactionnaires.

Une rupture nécessaire

Si de plus en plus de gens ne se déplacent même plus pour aller voter, que ce soit par indifférence ou par rejet du cirque électoral, nous restons néanmoins prisonniers du jeu politique partisan. Au Québec, les candidatEs du Bloc Québécois tentent de se servir de la crainte légitime qu’inspire le programme conservateur pour ramener leurs partisans au bercail. Ce même Parti Conservateur qu’ils ont pourtant appuyé en chambre à plusieurs reprises par pur opportunisme! La même chose est vraie pour le NPD ou les Libéraux dans le reste du Canada.

Ce chantage n’est pas nouveau en soi. Ce qui l’est en revanche, c’est l’irruption dans la campagne de presque toutes les forces de la gauche sociale habituellement non-partisanes (des blogues indépendants aux centrales syndicales). On tente de nous vendre l’idée du vote stratégique et utile comme une fin en soi. Mais ce n’est ni stratégique, ni très utile de brader l’autonomie des mouvements sociaux pour se mettre à la remorque d’un parti, quel qu’il soit. À terme, on ne construit rien de cette façon et à la prochaine élection, on se retrouvera devant le même dilemme. Pour sortir de cette impasse, il faut proposer une action commune et des campagnes d’agitation permanentes qui parviennent à démarquer clairement les intérêts des classes populaires de ceux de la classe dominante.

On ne peut pas rester les bras croisés face à la montée de la droite populiste et religieuse, pas plus que devant l’intervention impérialiste en Afghanistan ou face au transfert massif de la richesse vers les poches des banquiers ou des pétrolières. Si nous voulons imposer nos intérêts face au pouvoir bourgeois, il nous faut construire une force de classe nous permettant d’avancer avec confiance, peu importe le parti qui forme le gouvernement. Il faut cesser d’être l’otage des politiciens et reprendre le contrôle sur nos vies.

Développer une alternative de gauche combative au sein des mouvements sociaux, voilà notre meilleure arme pour lutter efficacement, d’égal à égal, contre ceux et celles qui nous gouvernent. La bataille contre les idées réactionnaires, contre le militarisme et, ultimement, contre l’oppression capitaliste, ne se gagnera pas à travers les urnes mais en luttant sur notre propre terrain : dans la rue, dans nos quartiers, sur nos campus et nos milieux de travail. Beaucoup de chemin reste à parcourir avant d’arriver à ce résultat. Mais en choisissant d’agir au lieu d’élire, nous nous donnons les moyens d’atteindre cet objectif et d’effectuer une rupture définitive avec l’ordre établi.

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Extrait du numéro 22 du journal Cause commune