Cinéma : deux points de vue anars sur Le banquet

Pour

Ce troisième film du réalisateur québécois Sébastien Rose est un véritable coup de massue, comme on en voit rarement au cinéma. Celui-ci met en scène divers personnages: deux leaders étudiants aux méthodes radicalement différentes (l’un prônant le dialogue et l’autre...la grève), le recteur totalement sourd à leurs revendications (contre un dégel des frais de scolarité) et tirant en coulisses les ficelles d’un projet immobilier douteux, la fille du recteur qui est une mère toxicomane tentant de reprendre le contrôle de son existence, un professeur de cinéma qui se retrouve aux prises avec un étudiant perturbateur qui ne manquera pas une seule occasion pour le provoquer.

Même si le scénario de ce film fut écrit avant la grève de 2005 (et aussi avant la tuerie de Dawson), les liens entre divers éléments de ce dernier et ce qui s’est passé au courant de la dernière année au sein du mouvement étudiant, sont frappants. On n’a qu’à penser au scandale de l’Îlot Voyageur ou à la grève - partielle - contre le dégel des frais de scolarité.

La principale question a être soulevée par ce film est celle du rôle que doit occuper l’université dans notre société. Lieu d’apprentissage et de débat ? Ou bien une école comme une autre où l’on vient seulement pour cueillir un diplôme ? D’où vient la logique marchande que nos universités ont adopté ? Ces questions sont posées sans gêne par le réalisateur, par le biais du personnage incarné par Alexis Martin, un professeur de cinéma qui affirme lors d’une réunion en comité disciplinaire que c’est faux que tous les étudiantEs sont capables de suivre des études universitaires.

Sans être d’accord avec cette prise de position, ce film a tout de moins l’utilité d’amener ces questions (que l’on pourrait presque qualifier de taboues) sur la place publique. Car il s’agit là d’une occasion pour les étudiants et étudiantes de faire entendre leurs voix sur le rôle que devraient jouer les universités et aussi, par ricochet, notre système d’éducation dans son entier.

Contre

La sortie du film Le banquet de Sébastien Rose a bel et bien pris les militantEs étudiantEs par surprise. Il faut reconnaître que l’image des étudiantEs à travers les médias corporatifs a été à plusieurs reprises, par les Martineau de ce monde, dénigré et travestit en de vulgaire « casseurs ». Avec un long métrage traitant du mouvement étudiant et de l’éducation en général, sortit dans un tel contexte politique, fallait pas s’attendre à un miracle. Bref, on peut bien se demander où Rose s’est référé pour traiter d’un tel sujet, mais disons que sa vision du mouvement étudiant se rapproche de celle véhiculée par le Journal de Montréal et TQS.

Le banquet est un drame psychologique où cinq personnages vivent des moments éprouvants pendant une grève étudiante. Tout d’abord, il y a ce prof pédant et déprimé qui rentre en conflit avec l’un de ses étudiants légèrement débile. Ensuite, un recteur ambitieux qui doit conjuguer sa vie professionnelle avec sa fille toxicomane. Puis, un leader étudiant qui est déchiré par ses ambitions personnelles et son travail d’exécutant dans une association étudiante. Bref, une brochette de personnages vivant chacun une certaine forme de détresse psychologique et tous sur le bord de la crise de nerf.

Rose ne s’est pas cassé la tête pour comprendre les enjeux de l’éducation en ce moment au Québec et cela paraît dans son film. Il peint le mouvement étudiant comme une bande d’écervelés désorganiséEs, plus intéresséEs à faire la fête que de réellement ouvrir un débat de société. Il cherche à démontrer la division du mouvement étudiant en représentant deux personnages, Louis-Ferdinand (Frédéric Pierre) et Granger (Pierre-Antoine Lasnier), tous les deux corrompus, aux convictions politiques en totale opposition. On peut remarquer les deux tendances que tente d’exprimer l’auteur, soit la FEUQ par l’intermédiaire de Louis-Ferdinand et l’ASSÉ avec Granger. Naturellement, Granger, une espèce de bohème, reste dans les mêmes clichés que les médias ont construit à propos des militantEs de l’ASSÉ. Malheureusement, les discours de ces deux leaders sortent souvent de façon décousus et il est difficile de comprendre où veut en venir Sébastien Rose. Il est pourtant curieux qu’avec tout le travail théorique produit par l’ASSÉ, l’auteur n’ait pas su mieux synthétiser les idées des militants et militantes de l’ASSÉ. Quand Granger harangue la foule pour dire « que dans la vie, un gros salaire, c’est pas ça qui fait le bonheur », ça prend pas la tête à Papineau pour se rendre compte que Rose a manqué le bateau.

Un autre passage fort décevant du film se déroule lors de l’assemblée générale où le vote de grève est passé avec une cinquantaine de personnes en l’espace de cinq minutes sans plénière et sans recomptage… Encore une fois, les discours étudiants sont inexistants et Rose n’explique en rien les enjeux de l’éducation du point de vue étudiant. Mais la goutte qui fait déborder le vase, c’est le lien que l’auteur réussit à faire entre les tueries dans les écoles et la crise dans le domaine de l’éducation, comme il le souligne lui-même dans le journal étudiant de l’UQAM : « La grande question du film, soutient Sébastien Rose, c’est la crise de l’éducation. Le symbole ultime de la crise, c’est que les gens tirent dans les écoles » (1). Donc, le problème, ce n’est pas nécessairement le sous-financement, mais plutôt les déséquilibrés qui tirent dans nos institutions scolaires? De toute évidence, Rose est complètement ignorant des différentes campagnes qu’a mené l’ASSÉ depuis sa création. Il va sans dire qu’il a échoué sur toute la ligne. Les politiques néolibérales menées par les différents gouvernements des vingt dernières années en matière d’éducation ne peuvent nullement être comparées à un homme souffrant de problème psychologique qui ouvre le feu dans un endroit public!

Si Rose cherchait à aider le mouvement étudiant avec ce film, il a plutôt produit le contraire. Une analyse bâclée et simpliste du mouvement étudiant réside dans ce long métrage. Mais ce n’est pas étonnant avec le discours qu’il peut tenir par l’entremise de son personnage sur la démocratisation de l’éducation. Pour lui, il s’agit d’un nivellement par le bas. Voilà pourquoi les étudiantEs sont dans la rue! Sa perception du mouvement étudiant ne peut que décevoir, autant chez les militantEs de l’ASSÉ, que de la FEUQ.

Note:
(1/) Montréal Campus, vol. 29, 10 septembre 2008, p6

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Extrait du numéro 22 du journal Cause commune