[brochure] Une critique anarchiste du programme du PCR (mai 2008)

Téléchargez la brochure!Ils sont anticapitalistes et antinationalistes, boycottent les élections et l’État, se disent communistes et révolutionnaires. Ils sont très critiques de l’institutionnalisation des mouvements sociaux et conspuent les leaders de la gauche réformiste. Dans les manifestations, ils sont souvent masqués et n’hésitent pas à recourir à l’action directe. À priori, les maoïstes du Parti communiste révolutionnaire (PCR) sont proches des anarchistes. Et pourtant… Un fossé sépare nos conceptions du monde et de la stratégie révolutionnaire.

(brochure éditée en mai 2008 à partir de textes publiés sur le blogue Voix de faits et de nouveau matériel)

Conception du monde

À la lecture du Programme du PCR (*), on se rend vite compte que les maoïstes ont une conception du monde différente de celle des anarchistes. Déjà, les maoïstes sont persuadés que leur idéologie est une science, «un guide indispensable pour faire la révolution et nous mener jusqu’au communisme» écrivent-ils. Il nous semble qu’à la lumière de l’évolution des 100 dernières années, il y aurait lieu de nuancer cette prétention. Une «science révolutionnaire», cela fait drôlement écho aux prétentions des économistes néolibéraux qui, eux-aussi, prétendent détenir «la science». Que la théorie révolutionnaire emprunte (parfois!) à la méthode scientifique, qu’elle soit basée sur une analyse plus ou moins rigoureuse de faits concrets, soit, mais de là à parler de science, il y a un pas… que nous ne franchissons pas. Malheureusement, tous les comportements humains ne peuvent pas toujours s’expliquer rationnellement et une société n’est pas un laboratoire.

À un moment donné, il ne faut pas se leurrer, la politique révolutionnaire, ça reste de la politique et la politique c’est éminement subjectif. À partir du moment où une personne se forme une opinion, c’est subjectif. Le voisin peut être face aux mêmes conditions objectives et pourtant arriver à des conclusions différentes. Quand on décide d’agir, c’est nécessairement subjectif, ne serait-ce que parce qu’on part de ce qu’on croit possible à ce moment précis.

Le petit père des peuples
La légende veut que les militantEs du Parti communiste révolutionnaire, lors de leur congrès de fondation, ne soient pas arrivéEs à s’entendre sur deux questions : la question femme et la question de Staline. Le fait que le portrait du «petit père des peuples» n’ait pas trouvé son chemin entre Lenine et Mao sur la «Une» du Drapeau rouge, comme dans les années 1970, porte à croire que la question n’est toujours pas réglée. Or, il n’en est rien: le PCR se réclame, discrètement, de Staline.

Selon les maoïstes, «après la mort de Lénine, les bolcheviks et Staline ont poursuivi l’expérience socialiste en Union soviétique et ont tenté de faire avancer la révolution mondiale». Selon le programme du PCR, «Staline a lutté fermement contre l’ancienne bourgeoisie et contre certaines déviations opportunistes comme le trotskisme, et dirigé la mobilisation du prolétariat et des peuples contre la montée du fascisme dans les années 1930 et 1940». Toutefois, «Staline a été incapable de comprendre les contradictions de la société socialiste ; les conceptions erronées et les faiblesses d’alors du Parti bolchevik l’ont empêché de voir le développement d’une nouvelle bourgeoisie qui a éventuellement réussi à renverser les acquis de la Révolution d’octobre» (en 1956, selon le PCR). De plus, à l’échelle internationale, «Staline et le Parti bolchevik ont fait preuve d’une tendance à l’hégémonie qui a eu en plus pour effet d’étendre certaines de ces conceptions erronées à l’ensemble du mouvement communiste international». C’est Mao qui aurait ensuite redressé la barre.

Disons que cette «critique» de Staline est un peu courte... Rappelons quelques légers détails. En rupture avec la pensée de Lenine, et de la majorité des courants socialistes d’ailleurs, Staline a développé la théorie de la construction du socialisme dans un seul pays. C’était l’abandon du programme de la révolution mondiale au profit de la défense des intérêts immédiats de l’État soviétique (qui commandaient, entre autre, la normalisation des relations avec les puissances capitalistes). Dans la lutte pour conserver le pouvoir, non seulement Staline a «lutté fermement» contre «certaines déviations opportunistes» mais il a fait la guerre à l’ensemble de ses anciens camarades (Lenine s’était chargé, dans la période précédante, des autres courants révolutionnaires). Sous Staline, le «centralisme démocratique» est devenu le centralisme tout court, le principe de direction collégiale a été bafoué et un culte de la personnalité a été développé. L’époque stalinienne, c’est le durcissement de la dictature d’un seul, les purges à répétition et la répression sanglante à une échelle inégalée.

Au niveau international, la politique stalinienne a été désastreuse face au fascisme. En Allemagne, le stalinisme a désarmé politiquement et matériellement le prolétariat devant le nazisme. Au début des années 1930, les partis staliniens pensent qu’ils sont entrés dans une troisième période révolutionnaire dont le mot d’ordre est «classe contre classe». Les partis communistes doivent à tout pris se démarquer des sociaux-démocrates, qu’ils qualifient de sociaux-fascistes, et toute perspective de front commun est sabotée. C’est que la révolution est imminente! Les nazis n’auront besoin que de quelques jours pour écraser un prolétariat profondément divisé et balayer les organisations ouvrières réputées les plus puissantes d’Europe. La classe ouvrière allemande aurait-elle pu résister? Nul ne le sait car elle n’a même pas essayé, les uns étant englués dans la légalité bourgeoise et les autres étant officiellement incapables de voir la différence entre démocratie libérale et fascisme.

Le stalinisme, encore plus que le légalisme social-démocrate, a décervelé la classe ouvrière internationale. Il est sidérant que des révolutionnaires puissent encore s’en réclamer, même discrètement.


La subjectivité ne se manifeste pas que chez les individus, elle est aussi collective. La combativité, par exemple, ne dépend pas que des conditions objectives. Tout le monde sait que, dans les luttes, le facteur subjectif (l’état d’esprit collectif) compte autant, sinon plus, que les conditions objectives. Tout dépend de ce que les gens estiment possible. S’il règne un climat de défaite généralisé, les gens n’iront pas au front, même si toutes les conditions objectives sont présentes.

La conscience de classe a ainsi directement rapport avec la subjectivité, tant au niveau individuel que collectif. L’enjeu est de savoir si les gens s’identifient, individuellement et collectivement, à une classe sociale. La classe existe en soi, peut importe ce que les individus peuvent en penser, mais pour qu’elle existe pour soi, pour qu’elle soit révolutionnaire, il faut qu’il y ait conscience de classe. Il faut que le sujet --la classe-- ait un rapport à lui-même, se conçoive comme un sujet. Tout dépend de comment les groupes et les individus se voient. Bref, c’est subjectif!

Cette prétention des maoïstes à «la science» les amène à faire preuve d’un certain déterminisme. «Nous vivons à l’époque de l’impérialisme, stade ultime et pourrissant du capitalisme», écrivent-ils. Pour eux, «le capitalisme comme mode de production a atteint les limites de son développement et a cessé d’être un cadre favorable au développement des forces productives du travail humain». C’est déjà ce que disait Lénine en 1916, ça commence à dater! Heureusement, ils ne disent plus que le communisme est inéluctable, mais quand même… Quant à nous, ils nous semble plutôt que, loin d’être statique, le capitalisme est un système très dynamique qui a prouvé à plus d’une reprise sa capacité à s’adapter à toutes sortes de défis partiels.

Plus globalement, les maoïstes, bien qu’ils reconnaissent l’existence d’oppressions spécifiques, n’accordent réellement d’importance qu’à la question de classe et au capitalisme. Pour eux, il est vital «de déterminer, parmi toutes les contradictions qui fondent une chose ou un phénomène, celle qui constitue la contradiction principale», celle, comme le disait Mao, « dont l’existence et le développement déterminent l’existence et le déve-loppement des autres contradictions ou agissent sur eux.» Au Canada, la contradiction principale est, évidemment, «celle qui oppose le prolétariat et la bourgeoisie», les autres étant secondaires.

Nous accordons nous aussi beaucoup d’importance à la contradiction de classe mais pas de là à dire que tout le reste est secondaire. À notre avis, nous faisons face à un système intégré qui repose sur un certain nombre de piliers plus ou moins autonomes (comme par exemple le principe autoritaire et l’étatisme, le patriarcat et la réification sociale, le nationalisme et le racisme, l’esclavage salarié et l’économie de marché). Il nous semble illusoire, et dangereux, de croire que de s’attaquer à l’un des piliers fera nécessairement s’écrouler l’ensemble de l’édifice.

Sans parler du fait que l’oppression des femmes, par exemple, et c’est vrai de toutes les oppressions «spécifiques» (incluant, bien sûr, l’oppression de classe), ne disparaîtra pas par magie. Il faudra nécessairement s’en occuper et y consacrer (beaucoup) d’énergie. Non seulement cela mais il y a fort à parier qu’il n’y aura pas de révolution sociale sans lutte énergique contre toutes les oppressions spécifiques. L’unité de classe ne pourra se construire si les luttes des unes sont jugées secondaires par rapport aux luttes des autres.

Plutôt que de chercher l’illusoire «contradiction principale», nous croyons qu’il est plus porteur d’identifier les points de convergences entre les différentes formes d’oppression. Pour cimenter la solidarité de classe, il faut faire de la lutte pour l’abolition des privilèges et des inégalités entre nous une priorité. Pour mener une lutte unitaire, rien de mieux que de porter des revendications dans lesquelles tout le monde trouve son compte, en commençant par les plus exploité-es. Le rôle de l’organisation révolutionnaire est de faire le lien entre toutes les «luttes spécifiques» en montrant ce qui, dans chaque révolte particulière, peut être généralisé de façon à ce que toutes les «luttes spécifiques» se fédèrent en une seule lutte révolutionnaire générale.

Le patriarcat

La position du PCR sur la «question femme» semble excessivement confuse, comme si on avait voulu synthétiser deux positions contradictoires. Ce qui frappe c’est que, tout en reconnaissant que «les femmes du prolétariat constituent certainement un des groupes les plus exploités dans la société capitaliste», le PCR croit que «le patriarcat, comme rapport social, n’occupe plus un terrain déterminant dans l’organisation sociale du capitalisme au Canada». Citation :

«On peut affirmer que le mode de production capitaliste parvenu au stade impérialiste a érodé de façon significative le patriarcat en générant dans le cours de son développement des individus se concevant de plus en plus comme formellement égaux entre eux, indépendamment de leur sexe et en créant des rapports sociaux qui encouragent les individus à entrer en relation les uns avec les autres sans tenir compte du sexe.»

Pour le PCR, la surexploitation des femmes n’a rien à voir avec le patriarcat, ce n’est que «l’exploitation capitaliste dans tout ce qu’elle a de barbare et rétrograde». Jamais il n’est question dans le programme du PCR de lutter contre le patriarcat. Il s’agit, pour les maoïstes, de «gagner les femmes du prolétariat à la révolution socialiste» et de «développer le programme communiste de libération des femmes». Ce qui n’empêche pas le parti de se revendiquer d’un «féminisme prolétarien révolutionnaire» et de prétendre, dans un autre chapitre, que le communisme «suppose que les classes et les genres auront été supprimés».

Le problème est en partie une question de mots. Pour le PCR, «le patriarcat repose sur la famille patriarcale. C’est le mode de transmission de la propriété par lequel l’homme, propriétaire des biens de la famille, les transmet à l’un de ses descendants masculins selon la filiation paternelle» et, selon le Programme, il en découle que «tous les autres aspects, idéologiques et autres, découlent de la question de la propriété des biens familiaux, de leur extension et de leur transmission.»

Il est évident que si l’on réduit le patriarcat à la famille patriarcale traditionnelle, qui était une unité de production en soi, on peut écrire que «le mode de production capitaliste parvenu au stade impérialiste a érodé de façon significative le patriarcat». Effectivement, sauf rare exception, le mode de production patriarcal a pratiquement disparu. Mais le patriarcat ce n’est pas que ça, c’est aussi, surtout, un mode de reproduction sociale.

La famille et les relations hommes / femmes ont beau avoir évolué, et ce fut bien plus souvent le fruit de luttes que d’évolutions dûes à la marche du système capitaliste, il reste que la reproduction sociale se fait encore dans la sphère privée, dans un cadre patriarcal. Même si on note une certaine évolution, ce sont encore globalement les femmes qui s’occupent des enfants, font à manger, font le ménage, font l’épicerie, s’occupent des malades, etc., bref qui font gratuitement le travail nécessaire à la reproduction de la force de travail. Notons également que pour les portions de ce travail qui ont été socialisées et pris en charge par l’État, ce sont encore les femmes qui se tapent le boulot.

Le rôle du patriarcat dans le capitalisme est de reproduire les conditions rendant le capitalisme possible. Et ça va plus loin que de fournir chaque matin une armée de prolétaires des deux sexes lavés, habillés et nourris. Il s’agit aussi de fournir des prolétaires qui vont accepter l’aliénation parce que c’est ce qu’ils et elles ont toujours connu. C’est le rôle que joue la socialisation en genre sexué qui, dès le berceau, conditionne les êtres humains à se conformer à un modèle. Ainsi, dès le départ, les futurs prolétaires ne sont pas des individus uniques mais, déjà, des catégories normées (un petit gars ou une petite fille).

Le patriarcat existait bien avant le capitalisme, à qui il a rendu de bons et loyaux services. Le patriarcat a certes changé de visage mais rien ne garanti qu’il disparaîtra avec le capitalisme. L’objectif d’abolir les genres est particulièrement ambitieux et ce n’est surement pas en ignorant le patriarcat que nous y arriverons. En fait, nous n’irons probablement nul part sans prise en compte réelle de l’oppression spécifique des femmes et sans intégration d’une praxis antipatriarcale dans le mouvement révolutionnaire. Pourquoi? Tout simplement parce qu’il n’y aura pas d’unité de classe sans ça! Pour reprendre la terminologie maoïste : de la résolution de la contradiction secondaire qu’est l’oppression des femmes par le patriarcat dépend la résolution de la contradiction principale opposant le prolétariat à la bourgeoisie.

L’État

Théoriquement, les maoïstes ont le même but que les anarchistes : le communisme «qui se caractérise, selon le Programme du PCR, notamment par la disparition de l’État, du parti, du droit bourgeois, des classes sociales, des rapports marchands et de l’argent». Le problème, c’est qu’avec le moyen qu’ils se sont donnés pour atteindre ce but, la dictature du prolétariat, il est certain que les maoïstes n’y arriveront jamais!

À priori, les maoïstes ont une conception proche de la nôtre de ce qu’est l’État : «l’instrument de la domination d’une classe sur une autre». Comment se fait-il, dans ce contexte, que, pour arriver à une société sans clas-ses, ils et elles se proposent encore de passer par une période de transition, la dictature du prolétariat, impliquant la mise du pied d’un nouvel État fort, censé dépérir par la suite? Surtout que les maoïstes reconnaissent que la bourgeoisie a tendance à se reformer au cœur même de l’État durant la période de transition et que les dirigeantEs «sont souvent les plus dangereux pour l’existence du socialisme (…) parce qu’ils se dissimulent et qu’on les retrouve au sein même du parti et de l’appareil d’État, i.e. là où le pouvoir est concentré, où ils peuvent se draper de l’étiquette communiste pour mieux tromper les masses»!

Pour faire face au danger de restauration du capitalisme, le PCR propose de «poursuivre la révolution jusqu’au bout», notamment en menant une lutte de ligne et plusieurs révolutions culturelles afin de «dégommer [les nouveaux bourgeois] et exercer contre eux toute la force que permet la dictature du prolétariat», le tout «avec la participation et le soutien des masses».

Pour ce qui est de la dissolution de l’État dans le communisme, le PCR prévoit que ce sera graduel (l’État va «dépérir»). Pour y arriver, selon les maoïstes, il faudra «associer de plus en plus les masses à l’exercice du pouvoir, en aménageant, entre autres choses, les conditions qui leur permettront de le faire : à savoir du temps (par la réduction du temps de travail), la prise en charge collective des tâches domestiques, l’attribution générale de moyens (encre, papier, salles de réunions, information...) qui permettront leur libre expression, etc.», «voir à détruire les privilèges historiquement associés aux fonctions de direction» et, à long terme précise-t-on, «permettre à chacun et à chacune de développer sa capacité à diriger». Bref, «l’État doit se transformer lui-même, et surtout développer de nouveaux organes dirigeants, basés sur la participation des masses».

Il faut croire que les maoïstes n’ont pas encore tiré toutes les leçons de l’histoire et qu’ils et elles ont encore une vision idéaliste de l’État et du processus révolutionnaire!

L’erreur fondamentale des maoïstes, comme des autres marxistes-bla-bla, est de ne pas avoir compris que la forme «État» n’est pas neutre, qu’elle a une logique propre, qu’elle ne peut fonctionner sans classe dirigeante, quitte à la créer. Comme le PCR le dit si bien, l’État «n’est jamais autre chose que l’instrument de la domination d’une classe sur une autre», et, dans toutes les expériences socialistes, ce fut la base à partir de laquelle une nouvelle classe dirigeante a émergé. Le prolétariat, la majorité de la population, ne peut tout simplement pas devenir «la classe dirigeante» et «exercer sa dictature». S’il devient «dirigeant» c’est qu’il n’est déjà plus le prolétariat, tout comme si l’État se confond avec le peuple, ce n’est déjà plus l’État. Ce que proposent les maoïstes, avec leurs dirigeantEs dont on aura, bien sûr!, «détruit les privilèges», ce n’est pas la dictature du prolétariat mais bien la dictature sur le prolétariat.

La révolution que propose le PCR, en n’abolissant pas immédiatement l’État et n’instaurant pas immédiatement l’autogestion généralisée est incomplète et vouée à l’échec. Ce n’est pas après la révolution que les mas-ses doivent apprendre à s’autogouverner mais avant. Le problème c’est que cela implique une stratégie révolutionnaire à des années lumières de celle proposée par les maoïstes. Ça implique la création d’organismes révolutionnaires très différents d’une armée rouge et d’un parti centralisé, de véritables contre-pouvoirs qui seront, dans la société de classe d’aujourd’hui, la préfiguration de la société sans classe de demain, des organismes qui, grâce à la «gymastique révolutionnaire» de la guerre de classe, auront déjà «permis à chacun et à chacune de développer sa capacité à diriger».

La lutte armée

Selon le PCR, « la majorité des courants révolutionnaires qui ont agi dans les pays impérialistes (…) ont généralement considéré que la lutte révolutionnaire y suivrait deux phases, absolument distinctes l’une de l’autre: d’abord, une longue lutte légale puis, ensuite, une phase insurrectionnelle, suivie par une période plus ou moins longue de guerre civile se terminant par le renversement de la bourgeoisie ». Les maoïstes font une critique virulente des autres courants communistes qui, « dans les faits, [n’ont] jamais [soutenu] autre chose que le travail légal » et dont le bilan historique est d’avoir « trop souvent contribué (…) à maintenir et encadrer le mouvement prolétarien à l’intérieur de la discipline imposée par la démocratie bourgeoise (…) [et] à s’empêcher eux-mêmes de préparer la révolution ». Pour le PCR, « la voie de la révolution au Canada est celle de la guerre populaire prolongée ». Et, « pour envisager sérieusement mener à bien la lutte révolutionnaire », il faut « sans plus tarder tendre et déployer toutes nos forces vers la construction des trois instruments qui seuls nous permettront de la réaliser : un parti révolutionnaire, une armée révolutionnaire, et l’entraînement à l’action révolutionnaire des masses. »

On peut résumer la réaction de la plupart des anarchistes aux propositions du PCR à ce chapitre par un incrédule et retentissant « y sont malades ! ». Les critiques du PCR, incluant la NEFAC, ont en général rejeté du revers de la main la perspective de la « guerre populaire prolongée » en arguant que se lancer là-dedans maintenant, c’était mener le peuple à un bain de sang et, accessoirement, appeler de nos vœux la répression. À mon humble avis, c’est une critique facile qui, bien que valable, démontre surtout que les anarchistes n’ont peut-être pas suffisamment étudié la question. S’il n’y a pas de cas récent de lutte armée victorieuse en Occident, l’histoire récente de certaines puissances impérialistes démontre toutefois qu’elle est « possible ». Dans le fond, qu’est-ce que l’histoire récente de l’Irlande du nord, par exemple, sinon une « guerre populaire prolongée » ?

Peu d’anarchistes nieront que la violence est un aspect de la lutte révolutionnaire et qu’il n’y aura vraisemblablement pas de révolution sans violence. CertainEs « anarchistes » pensent que nous ne pouvons pas vaincre militairement un État moderne et ont à toute fin pratique abandonné l’objectif de révolution, mais ça, c’est une autre histoire. La plupart des anarchistes acceptent même, à certaines conditions et dans certaines circonstances, l’utilisation de la violence révolutionnaire ici et maintenant. L’ennui c’est que peu d’anarchistes ont pensé concrètement à une « voie de la révolution au Canada ».

Il faut donc reconnaître au PCR le mérite d’avoir réfléchi sérieusement à une telle « voie ». Bien que peu probable, tout comme, d’ailleurs, la grève générale insurrectionnelle chère à de nombreux libertaires, leur « guerre populaire prolongée » semble au moins « possible ». La vraie question est de savoir si elle est souhaitable. Dans une perspective libertaire, la réponse est non.

« L’armée rouge » que veut créer le PCR pour « affronter et vaincre l’ennemi » serait sous sa direction. Éventuellement, elle sera appelée à mener la « guerre populaire prolongée » mais, pour l’instant, on parle de « soutenir le travail du parti » en renforçant les « grandes campagnes politiques menées par le parti » en menant des « actions de propagande armée». Selon les maoïstes, « pour combattre la bourgeoisie avec succès, il faut avoir appris à combattre ». Et apprendre, « c’est aussi une activité pratique, qui se développe quand on en fait l’expérience ». Bref, il faut bien commencer quelque part.

Qu’est-ce que ça veut dire « apprendre à combattre » ? Est-ce que ça veut dire s’amuser à jouer aux poings rouges dans les manifestations (pour ensuite se vanter de s’être poussé avant que ça chie) ? Est-ce que ça veut dire préparer de petites actions clandestines qui font boum ? Ou bien est-ce que ça veut dire développer la combativité dans les mouvements sociaux, prôner l’organisation d’actions plus audacieuses demandant un certain degré de préparation « militaire » (occupations, commando bouffe, ouverture de squats, etc.) ? La question centrale est de savoir qui dirige et qui apprend : les seulEs militantEs révolutionnaires ou les gens en lutte ?

Si les anarchistes sont « pour » la violence, c’est à la condition qu’elle émane d’acteurs des luttes et soit « maitrisée » par eux et non subie, amenée par des acteurs extérieurs qui imposent leur « soutien » tapageur. Nous sommes contre la spécialisation de la violence et, surtout, contre la création d’instances séparées des mouvements de masse à cette étape-ci. Si nous reconnaissons la nécessité, dans le processus révolutionnaire, de créer éventuellement des « groupes armés », nous sommes d’avis qu’ils devront être créés et contrôlés par les mouvements de masse et redevable à ceux-ci et non à un parti. Si jamais une « armée révolutionnaire » doit voir le jour –et ce n’est pas demain la veille!—elle devra être l’expression du peuple en arme et redevable devant les nouveaux organismes révolutionnaires (soviets ou autres). Autrement, c’est d’une milice privée dont on parle et non d’une « armée révolutionnaire ».

Plutôt qu’une « guerre populaire prolongée » menée par une « armée rouge» dirigée par un « parti révolutionnaire », les anarchistes proposent une « guerre de classe » menée par le prolétariat militant. Notre stratégie repose sur la radicalisation des mouvements sociaux, l’émergence de contre-pouvoirs et une stratégie de ruptures. La lutte au quotidien nous oblige à expérimenter dès maintenant l’action directe et, quelque fois, l’usage de la violence (contre les flics et les fascistes, notamment). L’exacerbation de la lutte de classe obligera nécessairement les mouvements sociaux à se massifier, à se démocratiser et à développer des formes d’autodéfense et d’actions plus ou moins violentes (c’est d’ailleurs déjà à ça que servent la plupart des services d’ordre…). C’est là que ce trouve l’embryon de «l’armée révolutionnaire » éventuelle, pas dans les fantasmes d’une poignée de militantEs révolutionnaires.

Le parti et les masses

Pour les maoïstes, «bâtir et édifier le nouveau Parti communiste révolutionnaire du prolétariat canadien est la tâche numéro un». Cette priorité induit une pratique sociale et politique arrogante, auto-référentielle et, à la limite, opportuniste. Que comprendre d’autre quand le PCR écrit lui-même dans son programme : «Tout ce qu’on fait, les positions qu’on défend, les actions qu’on mène et celles qu’on initie, doit concourir à l’objectif de la construction et du renforcement du parti»? Examinons ça de plus près.

Le PCR, comme nous l’avons vu, est persuadé d’avoir la science infuse prolétarienne : le marxisme-léninisme-maoïsme (MLM). Cela ne l’empêche pas d’être particulièrement arrogant avec les prolétaires. En effet, selon son Programme, «spontanément, la conscience prolétarienne, même dans sa forme la plus radicale, ne va jamais plus loin que la révolte» et «pour passer de la révolte à la révolution, il faut que la minorité de prolétaires qui ont déjà accédé à la conscience révolutionnaire, de par leur expérience mais surtout parce qu’ils et elles sont entréEs en contact avec la théorie révolutionnaire, soit organisée». Même là, que les prolétaires s’organisent ne suffit pas, selon les maoïstes ça prend surtout une idéologie, la leur. Une fois de plus les intellectuelLEs, étudiantEs et ex-étudiantEs, se donnent le beau rôle : directeur de conscience pour prolos révoltés en mal «d’idéologie strictement prolétarienne».

Selon les maoïstes, leur parti «assume à la fois des fonctions d’organisation et d’éducation». En matière d’éducation, le PCR défend une vision assez classique merci : «l’éducation, le parti la réalise principalement au moyen de l’agitation et de la propagande communiste, par la publication de journaux et de revues, la diffusion de tracts, l’intervention parmi les larges masses, l’organisation de cercles d’étude et de groupes de discussion, etc.» Bref, un ensemble de moyens d’intellos (y’ont jamais entendu parler d’éducation populaire?). Pour ce qui est du travail d’organisation, il s’agit, «en particulier», du «ralliement progressif et systématique des éléments les plus avancés au sein du prolétariat» (sur la base de l’adhésion aux idées du parti, je présume). Le plus drôle, surtout venant de marxistes, c’est que les maoïstes sont convaincus que «c’est ainsi, et seulement ainsi - par l’agitation, la propagande et l’éducation - que le parti en arrivera à orienter et à diriger le mouvement des masses». À croire que les idées (du PCR) mènent le monde, une position idéaliste s’il en est.

Le PCR reconnaît, heureusement, que la révolution «ne saurait se produire sans la participation des plus larges masses». «Les masses font l’histoire» écrivent les maoïstes et, si le parti dirige, oriente et propose, les masses, elles, disposent (je paraphrase). Quel est leur rôle au juste et quelle relation le parti veut-il entretenir avec elles? Et bien, le PCR «s’appuie sur elles pour mener à bien ses tâches et ses activités». Concrètement, «le Parti communiste révolutionnaire cherche en toutes circonstances à se lier aux masses», notamment en utilisant «les méthodes d’enquête, non seulement pour mieux connaître leur situation, mais aussi pour bien cerner leur état d’esprit». Les masses, comme les prolétaires, ont besoin d’un peu d’aide pour développer les bonnes idées, c’est pourquoi le PCR «recueille les idées des masses et retient et systématise celles qui sont les plus justes».

Quelle relation le PCR entretient-il avec les organisations de masse? La question se pose parce que le parti condamne à peu près toutes les organisations réellement existantes. Selon le Programme, «elles [les masses] sont majoritairement organisées (quand elles le sont) par tout un réseau d’organismes et d’instances qui sont pour la plupart, à un degré ou à un autre, intégrés à l’appareil d’État». Les maoïstes poursuivent en écrivant que «trop souvent, ces organisations contribuent soit à étouffer leur combat, soit à le détourner de la cible, empêchant ainsi le développement de la lutte prolétarienne contre la bourgeoisie et son État».

Selon les maoïstes, «trop souvent, les communistes au Canada se sont limités à vouloir prendre la tête des organisations de masse déjà existantes, notamment des syndicats, sans s’assurer que cela correspondait à une influence réelle à la base» alors que «le rôle du parti est plutôt d’aider les masses prolétariennes à diriger elles-mêmes leur propre mouvement, leurs propres organisations, de sorte à ce qu’elles soient éventuellement en mesure de diriger la société tout entière». Jusqu’ici, tout va bien. Le problème c’est que, «dans le cas où [de] telles organisations ne sont pas entièrement inféodées à l’État», les maoïstes se proposent de «mener certaines luttes pour les démocratiser, pour écarter la ligne bourgeoise, faire triompher la ligne prolétarienne et éventuellement les conquérir». Et si jamais le parti juge que les organisations sont inféodées à l’État, le PCR se propose tout simplement «d’aider les masses à s’en débarrasser et à les détruire». Il faut croire que les maoïstes ne font pas le même bilan que nous des années 1970 où les ML ont paralysés pendant des mois certaines organisations populaires en forçant des débats sur le sexe des anges pour en prendre le contrôle en plus d’en liquider des dizaines d’autres…

En dehors de ça, le PCR annonce qu’il «encouragera systématiquement les masses à se doter d’organisations authentiquement prolétariennes, entièrement autonomes de l’État et des multiples réseaux qu’il organise et contrôle». En plus de les fonder directement au besoin, les maoïstes savent déjà que «l’ensemble de ces organisations s’inscriront dans la construction et le développement de tout un réseau, autour du parti et de l’armée révolutionnaire, qui sera appelé à constituer l’embryon du nouveau pouvoir». Semble-t-il que «c’est au nom de ces nouvelles organisations, authentiquement prolétariennes, avec lesquelles elles auront appris à se défendre, à se battre et surtout à se diriger elles-mêmes avec l’aide du parti, que les masses se soulèveront». Quand les maoïstes parlent «des masses», il faut donc comprendre qu’ils et elles parlent en fait de leur réseau de clubs écoles (Front rouge des jeunes et cie) et de leurs seulEs sympathisantEs. En d’autres mots, le parti veut se substituer aux masses.

Le parti et les luttes réellement existantes

Les maoïstes sont clairs : «nous ne cherchons pas à améliorer les conditions de notre exploitation, mais bien plutôt à y mettre fin le plus rapidement possible, de même qu’à toute forme d’oppression. Nous voulons détruire le pouvoir d’État de la bourgeoisie, et non pas l’améliorer ou le rendre plus efficace (…) Voilà pourquoi nous devons mener la lutte révolutionnaire et nous préparer à l’affrontement direct avec la bourgeoisie». Selon le PCR, «la première chose à faire pour en arriver là, c’est d’abord de briser le carcan que nous impose la bourgeoisie» c’est-à-dire «les limites autorisées par l’État». Les maoïstes proposent «le boycott de l’État» pour «isoler politiquement et socialement le régime bourgeois» et «démarquer de plus en plus clairement les deux camps qui s’affrontent - celui de la révolution et celui de la réaction». Dans tous les cas, «le principe qui guide l’action des communistes reste le même, à savoir celui de l’accumulation des forces (…) dans la perspective de construire et renforcer le camp de la révolution».

L’attitude du PCR dans les luttes ici et maintenant en découle. Les maoïstes font leur la politique «Classe contre Classe» développée par la Troisième Internationale dans les années 1930. Selon le Programme, «dans l’activité quotidienne, il faut prendre chaque besoin des masses comme point de départ de luttes révolutionnaires qui dans leur ensemble, pourront constituer le courant puissant de la révolution socialiste». Pas de programme minimum chez les maos, qui se promettent plutôt de proposer «des revendications dont la réalisation constitue une nécessité immédiate et urgente pour le prolétariat».

Le Parti averti toutefois : «nous ne devons jamais oublier le double caractère de tout gain arraché à la bourgeoisie. Nous devons être conscientEs que ces gains sont à la fois des victoires partielles pour le prolétariat, arrachées à l’ennemi de classe, mais qu’elles sont aussi, jusqu’à un certain point, une façon pour celui-ci de préserver la paix sociale nécessaire à la poursuite de l’exploitation». Face à la classe dirigeante, qui oppose les revendications des uns contre celles des autres pour diviser le peuple, «les communistes, au contraire, participent aux luttes immédiates pour unir l’ensemble du prolétariat contre la bourgeoisie».

En fait, les luttes en tant que telles ne semblent pas intéresser les maoïstes qui écrivent que «[leur] premier devoir n’est pas de courir d’une grève ou d’une action à la suivante, mais d’unir et de mobiliser le prolétariat et ses alliés parmi les masses populaires et les nations dominées contre notre ennemi principal, la bourgeoisie canadienne». Ce qui signifie, au cas où vous ne l’auriez pas encore compris, que «les communistes doivent œuvrer prioritairement à la construction de l’organisation supérieure du prolétariat : le parti communiste révolutionnaire».

Les maoïstes n’ont pas tout à fait tort dans leur approche. Le problème c’est qu’elle confine à l’impuissance parce qu’il manque quelque chose : le pont entre la situation actuelle et une situation plus favorable à des luttes offensives, voire révolutionnaires. Ce pont, ce sont les luttes réellement existantes, ici et maintenant. C’est dans les luttes que les gens gagnent en confiance, secouent leur apathie et se radicalisent.

Historiquement, les communistes ont su amener une contribution originale à la lutte de classe au Canada. Pour la période «héroïque», on peut penser à la marche des chômeurs sur Ottawa, aux grèves dures du syndicalisme industriel naissant, aux occupations de la Ligue des vétérans sans logis. Plus près de nous, le groupe Action socialiste (l’ancêtre du PCR) a longtemps été composé de militantEs en pointe dans les luttes qui amenaient des contributions importantes au développement des mouvements étudiants, populaires et antiracistes, notamment. Et puis, pouf!, plus rien. À ma connaissance, la dernière contribution originale de militantEs de cette mouvance fut la campagne d’occupations lancée par l’ADDS, à Montréal, il y a de cela plus de 5 ans.

Les militantEs qui ont lancé le processus qui a finalement mené à la création du PCR ont complètement réinventé leurs pratiques. À la faveur d’une série de crises qui a laissé leur organisation exsangue, les gens d’Action socialiste ont fait une auto-critique. Pour résumer, ils et elles se sont renduEs compte que l’implication hard-core dans les luttes sociales n’était pas toujours payante. Les membres qui prennent des responsabilités dans les mouvements sociaux sont à toute fin pratique perdu pour la cause révolutionnaire, l’essentiel de leur énergie étant absorbée par l’organisation de masse. D’où la priorité absolue accordée à l’agitation propagande communiste et à la construction du parti…

Aujourd’hui, les maoïstes se confinent donc plus souvent qu’autrement à l’agitation et à la propagande. Le PCR apparaît à l’occasion en queue de manifestation, le parti produit des analyses (souvent très justes), commente les luttes mais ne propose pas de stratégie alternative concrète. Les maoïstes se contentent «d’accumuler des forces», c’est à dire de recruter de nouveaux militantEs, et de faire de «l’éducation communiste». Probablement que, malgré la proclamation du Parti, les maoïstes considèrent qu’ils et elles en sont encore à l’étape de «rallier les éléments d’avant-garde».

À terme, cette pratique est tout de fois un cul de sac, tant pour les luttes sociales, qui sont laissées à la merci des réformistes, que pour le mouvement révolutionnaire, qui en est réduit à une stricte position de commentateur critique, certes, mais impuissant. Un moment donné, il faut se salir les mains et agir sur les conditions objectives pour les faire bouger. Il existe une autre voie, qui ne néglige ni les luttes, ni la construction de l’organisation révolutionnaire. C’est la pratique communiste libertaire. Il s’agit d’enraciner sur le long terme l’organisation révolutionnaire dans les entreprises et les quartiers. Tout en rejetant l’activisme («courir d’une grève ou d’une action à la suivante»), les militantEs révolutionnaires doivent participer stratégiquement à l’organisation et aux luttes de leur milieu pour les radicaliser.

Nicolas Phébus (octobre 2007, mai 2008)

(*) Sauf indication contraire, toutes les citations de cette brochure sont extraites du «Programme» du Parti communiste révolutionnaire (2007). Ce texte est disponible en ligne à http://pcr-rcp.ca/fr/programme/

En guise de conclusion...
L’organisation communiste libertaire

La question de l’organisation est loin de faire consensus dans le mouvement libertaire. Certains voient dans toute organisation une bureaucratie en puissance et un frein à la liberté si chère aux anarchistes. D’autres, sans être contre l’organisation en soi, ne voient pas la nécessité de l’organisation politique et considèrent que les mouvements sociaux se suffisent à eux-mêmes. Pour notre part, nous sommes partisans de l’organisation politique des communistes libertaires.

Dans les luttes, les gens se radicalisent et veulent parfois aller plus loin. Souvent, les militantEs vont regarder autour d’eux et elles pour voir qui est là et ce que les différents courants ont à proposer. Il y a dix ans, personne n’aurait parié sur une résurrection du maoisme ou de la gauche électoraliste. Et pourtant, ça c’est produit. Pourquoi? En partie, à cause des carences du mouvement anarchiste et de son incapacité à offrir des perspectives politiques.

Comme la plupart des libertaires, nous militons au sein des mouvements sociaux. Nous militons pour faire progresser nos luttes et les gagner. Mais nous sommes aussi des militantEs politiséEs, avec une perspective propre que nous souhaitons faire partager. Le problème, c’est que nous ne sommes pas les seuls!

Dans les luttes, il y a aussi (quelques) rouges et (beaucoup) de réformistes. Il y a une bataille des idées qui fait rage sur la direction que doivent prendre les mouvements sociaux. IsoléEs et désuniEs, nous ne faisons pas toujours le poids face à des partis (relativement) bien organisés et coordonnés. L’organisation est nécessaire pour partager des ressources, rompre avec le localisme et maximiser l’impact des pratiques libertaires.

Beaucoup d’anarchistes sont organiséEs, entre autre, pour faire de la propagande. Que ce soit pour éditer un journal, tenir un site web, produire une émission de radio, animer une librairie. C’est vital –si les anarchistes ne font pas la promotion de leurs idées, personne ne le fera!– mais c’est insuffisant. Faire la propagande de l’idéal, c’est une chose, mais ça en est une autre de tenter de changer le monde. Pour cela, il ne suffit pas de proclamer ad nauseam la nécessité de la révolution, il faut convaincre et regrouper des gens autour d’une perspective de changement. Ça, ça ne se fait pas dans l’abstrait, ça se fait dans la société et les luttes réellement existantes. Voilà à quoi doit servir l’organisation : faire exister politiquement un courant libertaire dans la ville. Donner un visage public à l’anarchisme et rassembler un pôle libertaire dans les luttes.

D’autres anarchistes sont organiséEs, entre autre, pour faire de l’action directe. Il existe plusieurs regroupements d’action directe sur des questions comme la mondialisation, la guerre, le travail, l’immigration ou la lutte anti-raciste. Encore là, il est vital de chercher à agir sur la conjoncture et d’ouvrir des perspectives radicales de lutte, mais les luttes sectorielles, même radicales, sont insuffisantes. L’organisation doit servir à développer une perspective politique libertaire globale, ancrée dans le quotidien et fédérant tous les fronts.

L’organisation politique ne remplace pas les groupes de propagande et les groupes d’action directe, elle est complémentaire. C’est une organisation permanente, large et ouverte, qui fait tantôt de la propagande, tantôt de l’action. C’est une organisation, surtout, qui est présente dans les luttes et les quartiers. Une organisation qui milite pour des mouvements sociaux combatifs et l’émergence d’une gauche libertaire large et ouverte. Une organisation cohérente politiquement.

L’organisation telle que nous la concevons n’est pas une avant-garde de révolutionnaires professionnelLEs appeléEs à diriger les luttes et les gens. C’est plutôt une minorité agissante de militantEs communistes libertaires, un regroupement de camarades sur la même longueur d’ondes qui coordonnent leurs activités politiques. Ce n’est pas un groupe secret, un club privé ou un groupe d’affinité mais une organisation publique dont on peut devenir membre si on est d’accord avec ses positions. Bref, un peu comme ce que nous tentons de faire avec la NEFAC…

Texte paru dans le #16 de Cause Commune, le journal de la NEFAC.