À qui profite le travail précaire

Dans les vingt dernières années, on a vu se généraliser des conditions de travail précaires, des emplois flexibles et à horaires brisés, sur appel et à des conditions de moins en moins intéressantes. Cette transformation du travail et des emplois corresponds à une volonté du patronat de mettre à genoux les travailleurs et travailleuses et de restaurer leurs profits en renforçant l’exploitation salariale.

Les travailleurs jetables...

Parce qu’il faut bien le dire: le « contrat social » keynesien est bel et bien terminé. À l’heure de la gestion en flux tendus, le travailleur doit être disponible quand le capital l’exige et a besoin de lui, et doit être au chômage dans les périodes mortes, de façon à réduire les pertes liées à
« l’inactivité » et à la « sous-productivité » des salariés. Les avantages de cette méthode de gestion sont évidents pour les patrons: en réduisant la main-d’oeuvre durant les périodes tranquilles, on maximise la productivité et le retour sur investissment des employéEs qui continuent à travailler, et on crée un bassin de travailleurs et travailleuses précaires qui seront prêtEs à accepter de moins bonnes conditions lorsque la reprise se fera sentir. Encore mieux, avec les diminutions constantes des cotisations d’employeurs à l’assurance-chômage, on fait de plus en plus supporter le poids de l’aide aux chômeurs par les travailleurs et travailleuses.

Inversement, les désavantages sont criants pour les travailleurs et les travailleuses: ils et elles ne travaillent que dans les périodes les plus occupées, dont on augmente les cadences et la charge de travail. Dans les périodes mortes, les travailleurs et les travailleuses doivent soit accepter un emploi ailleurs à des conditions similaires ou inférieures, ou bien vivoter sur le 55% de leur déjà trop petit salaire en attendant la reprise des activités.

La multiplication des agences d’emploi, des postes sur appel, temporaires et flexibles que l’on observe depuis 20 ans correspond pourtant à une période de relative croissance économique. Ainsi, même si les salaires réels et les prestations sociales ont au mieux stagnés et au pire diminués depuis 1988, l’économie canadienne a tout de même cru de plus de 40% durant la même période. Comme quoi la
« croissance » ne rapporte pas à tout le monde.

... ont une couleur et un genre

La précarisation est également à l’œuvre par l’intermédiaire des lois sur l’immigration qui mettent les travailleurs et travailleuses immigré-e-s en situation de surprécarité : précarité sur le lieu de travail, précarité du séjour, précarité dans les conditions de logement avec les difficultés pour signer un bail, et pour faire face aux niveaux de loyers. L’État fabrique des sans papiers pour satisfaire le patronat des secteurs comme l’agriculture, l’hôtellerie et le textile. Les patrons disposent ainsi d’un moyen de pression sur la main d’œuvre qui peut diviser les travailleuses et travailleurs entre « de souche » et « étrangers ».

C’est aussi sans surprise que nous constatons que la majorité des travailleurs précaires sont des ... travailleuses ! Les femmes sont largement sur-représentées dans les emplois à temps partiels non-désirés, dans les emplois sur appel et temporaires, dans les emplois moins bien payés de façon générale. Même si, grâce à l’action des mouvements féministe et syndical, les femmes ont largement amélioré leur conditions dans les 50 dernières années, le chemin est encore parsemé d’embûches. Si les femmes sont plus précaires que les hommes, c’est parce que le système patriarcal a encore de l’emprise sur notre société. La précarisation des emplois occupés par des femmes a pour effet de renvoyer celles-ci vers le foyer, le soin aux enfants et les tâches domestiques. Dans ce contexte, la proposition de l’ADQ de couper l’aide sociale pour financer les mères au foyer prend tout son sens: durant la période « morte » où la femme travailleuse sera jetée par son employeur, elle sera incitée financièrement à faire des enfants et à rester au foyer.

Les transformations du marché du travail qui précarisent sont la réponse du capitalisme et de l’État à des problèmes structurels importants: le maintien des marges bénéficiaires dans un contexte de chute des taux de profits est le véritable moteur de la précarité. La riposte des travailleurs et des travailleuses contre leurs nouvelles conditions d’existence est indissociable d’une lutte plus générale contre l’État et le capitalisme que le syndicalisme traditionnel ne peut pas offrir. Son affaiblissement et son incapacité à faire face à la précarisation exige des nouveaux moyens de lutte qui sauront prendre en compte la nouvelle réalité des travailleurs et de travailleuses. Mais en ce domaine, tout reste encore à inventer.

Inspiré de : Travail précaire... Misère... Galère... Ça suffit ! Source: http://rebellyon.info/article3026.html

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Extrait du numéro 20 de Cause commune