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L’éducation populaire autonome

(M-A) Les groupes communautaires les plus intéressants, à mon avis, se retrouvent en général dans une pratique qu’on appelle l’éducation populaire autonome. De cossé?

Il y a de cela fort, fort longtemps (en 1978, pour être plus précis), le Mouvement d’éducation populaire et d’action communautaire du Québec (MÉPACQ) s’est donné une définition formelle de l’Éducation populaire autonome (ÉPA). Ça va comme suit :

« L’ensemble des démarches d’apprentissage et de réflexion critique par lesquelles des citoyens et des citoyennes mènent collectivement des actions qui amènent une prise de conscience individuelle et collective au sujet de leurs conditions de vie ou de travail, et qui visent, à court terme ou à long terme, une transformation sociale, économique, culturelle et politique de leur milieu. »

Plus prosaïquement, et plus récemment, le RÉPAC (un regroupement de la région de Québec) a défini l’ÉPA comme étant « des moyens qu’on choisit ensemble pour se rendre plus fort pis changer le monde ». Tant qu’à « redéfinir » l’ÉPA, le RÉPAC s’est penché plus précisément sur le processus afin d’essayer de comprendre ce qui se passe dans les groupes communautaires « quand ça va bien ». Ça faisait des années que des militant-e-s et des permanent-e-s de groupes communautaires (bref des « praticien-ne-s ») ne s’étaient pas assi-e-s pour réfléchir collectivement à leurs pratiques (historiquement, ce sont plutôt des chercheurs universitaires qui définissent les pratiques des groupes à leur place). Tellement longtemps, en fait, que les outils développés depuis par le RÉPAC sont presque les seuls au Québec sur le sujet. À la lecture de quelques extraits de leurs documents, on comprendra aisément pourquoi des libertaires peuvent se sentir interpellé-e-s par des groupes sociaux prônant une telle façon de faire.

Les valeurs de l’ÉPA

« La solidarité. Il faut reconnaître l’exclusion, l’exploitation, les souffrances, mais surtout les efforts et les luttes des autres pour s’en sortir. Il faut s’appuyer entre nous.

L’égalité. C’est accepter les autres comme des personnes capables de réfléchir et d’agir sur leur vie, comme des personnes qui ont les mêmes droits que nous-mêmes. Cette égalité doit être authentique et ne peut pas rester une égalité sur papier. Elle doit se vivre tous les jours. Par contre, il faut faire attention et ne pas imaginer que tout le monde est capable de tout faire également. Il faut travailler à l’accomplissement de l’égalité parce que nous croyons que tout le monde est capable d’apprendre, de se réaliser.

La responsabilité. Nous sommes responsables de nos engagements, de notre implication dans notre groupe; non pas responsables, comme on veut nous le faire croire, de tous les maux qui nous tombent dessus. En fait, nous sommes, en tant que membres, permanentEs ou personnes qui administrent un groupe, responsables ensemble de l’organisation de nos apprentissages et de nos luttes. Nous devons faire chacunE notre part.

La liberté. Plus les gens autour de moi sont libres, épanouis, heureux, capables, plus moi aussi je serai libre. Leur liberté renforce la mienne. Plus notre liberté collective est grande, plus nous avons la possibilité d’être ce que nous voulons être dans la société. Et nous sommes alors plus libres individuellement! »

Les pratiques de l’ÉPA

Ensuite viennent les pratiques, il s’agit de groupes démocratiques et pris en charge par les gens directement concernés, menant une action qui part des préoccupations des gens, qui essaient de passer de l’individuel au collectif et qui visent la transformation sociale.

La démocratie

Le RÉPAC identifie la démocratie et la prise en charge comme étant essentielles à l’ÉPA tout simplement parce que « les principales forces des groupes sont la solidarité et la cohésion » et que la meilleure façon d’obtenir cela, c’est de fonctionner de manière démocratique et égalitaire.

« Il faut détruire l’idée que les «spécialistes» sont meilleurs que nous-mêmes pour prendre en charge notre vie et nos collectivités. La démocratie, ça rend accessible à touTEs le pouvoir sur le groupe – et sur leur vie. C’est la liberté de décider de nos vies, de se réaliser individuellement, d’avoir du temps pour apprendre, se comprendre et agir ensemble.

Nous devons partager et exercer ensemble le POUVOIR. La meilleure façon de le faire, c’est de s’assurer que nos instances (assemblées, conseil d’administration, comités, etc.) soient le plus démocratiques possible. Qu’il y ait un partage d’informations, de tâches et de responsabilités. Ainsi, on s’assure que notre groupe ne soit pas dans les mains de quelques personnes et qu’une véritable prise en charge existe. Lorsque ces préoccupations sont remplies, on peut se concentrer sur notre démarche collective d’ÉPA. »

Partir des préoccupations des gens

« Une démarche d’ÉPA, ça commence véritablement en tenant compte de ce que nous sommes et de nos différences, mais surtout, en tenant compte de ce qui nous préoccupe, de ce qui nous touche, de ce qui nous dérange dans notre quotidien. Ça parait loin des grands principes, mais c’est la meilleure façon de s’assurer de notre engagement. Si ça nous touche directement, c’est sûr qu’on est davantage portéEs à nous impliquer et à lutter parce que c’est dans notre intérêt. Et c’est légitime de défendre nos droits lorsqu’on est oppriméEs.

Dans l’ÉPA, l’apprentissage débute à partir de nos expériences de vie et de nos connaissances. L’objectif n’est pas de mettre à l’avant-scène les savoirs, les sentiments et les préoccupations de l’animateur, des permanentEs ou d’unE invitéE expertE, mais ceux de touTEs les participantEs. Nous devons les partager collectivement, nous rendre compte que plusieurs personnes vivent les mêmes situations d’oppression. Il y a mille et une façons de le faire : en atelier, par des images, par des discussions, des activités, etc. »

Passer de l’individuel au collectif

« Passer de l’individuel au collectif, c’est comprendre que mon problème n’est pas seulement mon problème : c’est aussi le problème des autres, car de nombreuses personnes le vivent. Également, c’est comprendre que le problème des autres, c’est aussi mon problème!

Pour nous, la volonté de passer de l’individuel au collectif repose sur certaines convictions qu’on ne peut laisser de côté. Ces convictions, nous les avons acquises en mettant nos expériences en commun en partant de nos préoccupations : 

Nos problèmes ont souvent une cause social
Nous croyons que la plupart des problèmes que nous vivons sont des problèmes sociaux ou des conséquences de ces problèmes. (…)

Il est possible de changer le monde
Aussi, nous pensons que ces problèmes ne sont pas une fatalité; ils existent parce que nous vivons dans une société qui tolère les inégalités et l’injustice. Et s’ils sont causés par l’organisation injuste de la société, ça veut aussi dire qu’on peut les éliminer en changeant le monde, en s’organisant autrement ensemble.

Changer le monde, ça se fait collectivement
Finalement, nous sommes certainEs qu’on ne peut pas régler tous les problèmes individuellement, malgré tout ce que les gouvernements ou les bailleurs de fonds nous rabâchent ou préféreraient nous voir accomplir. Quand une maison brûle, il faut sortir les résidantEs, mais aussi éteindre le feu pour éviter que l’incendie se propage. (…)

Viser la transformation sociale

« La transformation sociale peut se réaliser dans nos groupes de deux façons :

Par des projets qui nous permettent de vivre dans le quotidien et dans l’immédiat le monde nouveau qu’on désire. Ces projets se veulent des alternatives, des laboratoires, des expériences pour développer des relations nouvelles entre nous. Souvent, ils nous permettent de répondre à nos besoins de façon autonome. Ces projets rayonnent par-delà les groupes qui les initient, attirent du monde et inspirent les personnes qui veulent construire un monde meilleur. (…)

Par des actions collectives qui s’adressent au pouvoir public (l’État et le gouvernement) ou privé (les entreprises, les propriétaires, etc.) pour revendiquer qu’ils agissent pour respecter nos droits. Ces actions nécessitent de l’information et de la mobilisation pour faire connaître nos revendications et demander (plus ou moins poliment) qu’elles soient satisfaites.

En tout temps, ces deux façons de faire touchent à l’un ou l’autre – ou au deux - aspects de transformation sociale : changer les personnes et changer les mécanismes qui créent l’oppression et la misère. »

Qui peut faire de l’ÉPA?

Selon le RÉPAC, à peu près tout le monde peut faire de l’ÉPA même si presque personne ne vit d’oppression, d’exclusion ou d’exploitation dans toutes les sphères de sa vie. On peut même faire de l’ÉPA en dehors d’une structure établie (lire un groupe communautaire). Par contre, contrairement à certains courants « citoyennistes », le RÉPAC reconnaît que l’ÉPA ne s’adresse pas à deux groupes bien définis de personnes : les oppresseurs et les purs. Les oppresseurs ça se comprend bien, mais les purs? C’est que pour faire de l’ÉPA, il faut être ouvert-e et prêt-e à changer. L’ÉPA n’est pas faite pour un-e idéologue qui pense détenir la vérité ou un-e militant-e politique qui entre dans un groupe pour « faire de la propagande ».

Source : « Faire le choix de l’Éducation populaire autonome », disponible dans la « boîte à outils » de la section « Éducation populaire autonome » du site www.repac.org

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Extrait de Ruptures no 6