Trois points de vue sur la révolution bolivarienne

Le Venezuela donne l’impression d’un pays en changement. Les réformes à caractère social qu’a entrepris le gouvernement de Hugo Chavez depuis son entrée au pouvoir il y a huit ans et la rhétorique anti-impérialiste et patriotique qui les accompagnent suscitent l’espoir chez certain-e-s et la méfiance chez d’autres.

Ce texte a été écrit à la suite d’un voyage de trois semaines au Venezuela alors que se déroulait le cinquième Forum Social Mondial. J’ai eu la chance d’y rencontrer des Vénézuelien-ne-s de différentes classes sociales et de différents milieux. Je vous présente ici certaines de mes observations à leur sujet.

L’opposition de droite

Le Venezuela est pratiquement en guerre civile « froide ». C’est un des rares endroits de la planète où les riches essaient de vous convaincre de l’imminence de la révolution (parce qu’ils la craignent)! Tout y est politique et polarisé, tout y est prétexte à critiquer le gouvernement ou à l’encenser.

Les rares riches que j’ai rencontré-e-s prenaient un petit air offusqué lorsqu’on les questionnait sur la politique. Après avoir perdu un coup d’état et une demi-douzaine de processus électoraux, l’opposition est désespérée et désorganisée. Il est plaisant de voir des riches avoir peur : Chavez est un fou, la population qui le suit, des ignorant-e-s. « Ces gens ne sont pas capables d’organiser un pays, ils n’ont pas d’expérience, pas d’instruction. » Une employée d’une compagnie de pétrole a essayé sans rire de nous émouvoir :
« Chavez a mis à pieds des centaines de personnes seulement à cause de leurs opinions politiques, parce qu’elles avaient signé la demande de référendum (destiné à le révoquer). Des ambassadeurs, des fonctionnaires, des militaires... ». Si la nouvelle bureaucratie est lente, c’est parce qu’elle est issue des classes populaires. Les pauvres sont des voleurs et des voleuses, donc les non-pauvres, des victimes...

Les client-e-s des bars luxueux où on nous a traînés une nuit avaient la peau beaucoup plus blanche que la moyenne. Leurs voitures sont luxueuses selon nos standards, ils/elles mangent et boivent à des prix dix fois plus élevés que dans les quartiers en banlieue où vivent leurs opposants politiques. L’ironie, c’est que les plus riches des riches n’ont peut-être pas tant à craindre que ça du gouvernement…

Les Chavistes

Chavez n’a pas créé la gauche au Venezuela, mais la révolution bolivarienne qu’il présente comme programme l’a rassemblée en grande partie. Ses discours associent le « patriotisme » au socialisme, en prenant appui sur l’histoire et la religion. Les partisan-e-s du gouvernement n’ont pas tous la même idéologie, mais qu’ils ou elles soient socialistes, maoïstes, féministes, chrétiens, libéraux, adeptes de la révolution de l’amour et de l’ouverture de l’esprit, punks ou humanistes, ils/elles donnent, avec plus ou moins d’espoir, leur confiance à Chavez.

À Caracas, il y a des graffitis pro-Chavez partout sur les murs. De nombreux chantiers de construction sont dominés par de grands panneaux expliquant comment la révolution bolivarienne est en train de reconstruire le pays. À la télévision, le canal 8, le seul qui n’est pas privé et de droite, passe quotidiennement les discours du président. On peut trouver une multitude d’objets avec une photo de Chavez dessus: des tasses, des casquettes, des calendriers, des couvre-lits… La machine d’auto-émulation du gouvernement vénézuelien est si peu subtile, qu’elle peut provoquer la nausée aux nord-américain-e-s habitué-e-s à une relative douceur publicitaire.

Nous avons été accueillis par la communauté du quartier 23 de Enero. Ce « barrio » particulièrement politisé de l’est de la ville compte près de 80 000 habitant-e-s. Le nom du quartier fait référence au renversement du dictateur qui régnait sur le pays jusqu’au 23 janvier 1958. C’est à cette date que les militant-e-s contre le dictateur ont pris refuge dans les immenses immeubles d’habitation qui surplombent le quartier. Ces HLM, qui ont joué un rôle crucial dans les combats entre le gouvernement et les révolutionnaires, sont aujourd’hui au centre du quartier que certains appellent « le coeur de la révolution bolivarienne ». On dit que c’est grâce au support des populations pauvres des quartiers comme celui-ci que Chavez a pris le pouvoir en 1998 et l’a gardé depuis.

Nous avons été hébergés pendant une semaine dans la « chefferie civile », une ancienne prison reconvertie en centre communautaire. Ce centre est le lieu de réunion de plusieurs dizaines d’associations populaires. On y offre, par exemple, de l’aide légale ainsi qu’un service de médiation civile.

Notre sécurité a été prise en charge par des membres de la milice locale, le Mouvement Révolutionnaire Tupamaro (à ne pas confondre avec les Tupamaros de l’Uruguay). Aucun de nos déplacements à l’intérieur de ce quartier réputé pour sa violence ne devait se faire sans l’accompagnement d’un jeune milicien muni d’un gant noir. Les activités des Tupamaro vont de la régulation de la circulation sur la route principale le matin à la protection de leur communauté contre les forces de répression et ceux qu’ils jugent comme étant des criminels. Leur méthode d’organisation hiérarchisée est restée mystérieuse pour nous, qui hésitions à poser des questions indiscrètes à ce sujet.

Nos hôtes ont mis beaucoup de fierté à nous faire visiter leur quartier. Les réseaux compliqués de ruelles impénétrables en voitures, les petites maisons beiges distribuées irrégulièrement sur les flancs des collines, les hautes tours de guets, nouvellement construites pour surveiller le quartier, mais aussi les effets concrets de certaines politiques du gouvernement : un point de distribution de nourriture quasi-gratuite, un mini centre de santé habité par deux médecins cubains et une école consacrée en partie à l’alphabétisation des décrocheurs et décrocheuses.

Inspirés par l’expérience de Cuba, les chavistas ont construit un système d’éducation « bolivarien » gratuit afin de lutter contre l’analphabétisme des classes populaires et de concurrencer sur le plan idéologique le système public traditionnel non contrôlé par le gouvernement.

Les classes aux adultes ont lieu le soir dans les locaux où les enfants vont le jour en uniforme. Presque chaque classe est munie d’une grosse télévision et est animée par une personne facilitatrice. Celle-ci a généralement complété la totalité du parcours éducatif, incluant l’université, et est retourné aider bénévolement les étudiant-e-s de la mission dont elle est issue. La totalité du programme dit « humaniste » est couverte par des cassettes vidéos. Les professeur-e-s professionnel-le-s sont donc évacué-e-s de ces missions éducatives : ce qui a l’avantage de ne coûter presque rien, mais a le désavantage de limiter l’apport critique de connaissances externes au moule préfabriqué.

Dans la première classe que nous avons visitée, le texte récité et affiché par la télévision traitait de Balzac! Dans la deuxième, le cours portait sur Homère, puis les tragédiens antiques. La composition des classes est étonnamment variée : des jeunes adolescent-e-s, des retraité-e-s, des amoureux enlacé-e-s, des mères avec leurs bébés... L’une d’entre elles, accompagnée de trois enfants, partageait la prise de note avec sa plus vieille, dans le même cahier. Dans la classe la plus avancée, où il n’y avait plus de télévision, le facilitateur semblait jouer un rôle encore plus effacé que dans les autres classes. Un des étudiants l’a d’ailleurs interrompu pendant son très long discours de bienvenue, jugeant avec raison qu’il avait mieux à dire. L’homme d’à peu près trente ans a exprimé pendant plus de 20 minutes sa colère face à la propagande des médias de l’opposition au sujet des barrios pauvres et de leurs habitants.
« Nous ne passons pas nos nuits à nous entre-tuer et nous voler. Vous le voyez ce soir : nous étudions, c’est ça la révolution. On veut s’instruire pour ne plus se faire traiter comme des merdes. Oui, il y a des milices armées ici, des dizaines juste à Caracas. Ça fait peur une communauté qui s’organise. »

Suite au coup d’état manqué de 2002, Chavez a entrepris d’armer la population qui le soutient. Des douzaines de milices, dont certaines, comme celle du 23 de Enero, fanatiquement pro-Chavez, possèdent des mitraillettes, des bazookas, des grenades... Les barrios qu’ils surveillent sont à flanc de montagne et souvent accessibles que par quelques routes étroites. Il serait maintenant très difficile de prendre par la force ces quartiers qui entourent le centre de Caracas.

L’opposition de gauche

Certains estiment que la popularité du gouvernement diminue en ce moment. Plusieurs personnes que j’ai rencontrées attendaient plus de Chavez que ce qu’il a fait jusqu’à présent. On trouve louche que les familles les plus riches du pays continuent à contrôler les terres et les industries. À partir des fenêtres de certaines maisons pauvres sans eau courante, on peut toujours voir les piscines et les terrains de golf des quartiers huppés de la vallée. Beaucoup ont la volonté d’aller de l’avant vers la réappropriation des richesses injustement distribuées et contrôlées. Mais le gouvernement ne laisse pas les travailleurs et travailleuses récupérer les secteurs importants de l’économie du pays (énergie, communication, transformation...) et les quelques industries expropriées le sont souvent au profit de l’état. Chavez se défend avec des arguments stratégiques : il ne faut pas faire peur au capital international, le boycott du Venezuela signifierait la mort de la révolution...

L’homogénéisation de la gauche, sa centralisation autour du parti et de ses politiques, nuit à l’organisation de base et spontanée. Nous l’avons vu avec la déconfiture du Forum Social Mondial : la hiérarchisation absurde et la centralisation de l’implication politique n’a pas été très efficace. Toutes les facettes de l’organisation du FSM étaient contrôlées par un petit groupe fermé de personnes. L’implication volontaire et externe était interdite. Résultat : la majorité des ateliers ont été annulés, ont commencé plusieurs heures en retard, étaient impossible à trouver, n’étaient pas traduits... Ce qui fait contraste avec l’organisation participative et efficace du Forum Social Alternatif organisé, entre autres, par des anarchistes du Venezuela, de la France et des États-Unis.

Les anarchistes autour de la revue El Libertario (et de la Commission des relations anarchistes (CRA)) nous informent sur certains effets négatifs du gouvernement de Chavez pour la population du Venezuela. Pratiquement les seuls quartiers qui reçoivent de l’aide sont ceux qui ont voté pour Chavez. La distribution de nourriture, les soins de santé et l’éducation ne changent pas les structures d’exploitation capitalistes : les masses pauvres le restent et les grandes compagnies font de l’argent comme il y a huit ans. Les intérêts de l’état vénézuelien concernant l’exploitation des ressources naturelles entrent en contradiction avec ceux de plusieurs communautés autochtones. L’environnement souffre des politiques énergétiques (les moteurs tournent en permanence à cause du très faible prix de l’essence). Le gouvernement a le feu vert pour faire ce qu’il veut, la mobilisation populaire spontanée et indépendante étant à son point mort.

La répression contre la critique à gauche du gouvernement et contre les anarchistes en particulier semble plus intense au Venezuela qu’ici. Chavez dénonce régulièrement dans ses discours les anarchistes et les associe systématiquement aux
« terroristes » ou à la CIA. Pourtant, cette occultation de la critique ne pourra durer indéfiniment et Chavez devra bientôt retourner sa veste ou répondre aux attentes des masses sous peine de perdre sa plus grande force : l’appui du nombre.

Conclusion

D’un côté, un anarchiste qui donne sa vision critique de l’état vénézuelien. De l’autre, un étudiant de l’école bolivarienne, qui dit que s’il avait la chance de prendre une balle à la place de Chavez, il le ferait... Ces deux camarades qui s’engueuleraient probablement assez énergiquement s’ils en avaient la chance, consacrent leurs vies à s’impliquer dans leur communauté, à essayer de s’organiser avec leurs semblables.

Au Venezuela comme ici, l’implication des gens dans leur communauté porte fruit. Ce n’est pas le gouvernement qui est responsable de l’auto-organisation des collectivités, il peut en favoriser l’émergence en ne la réprimant pas, mais il peut aussi devenir responsable de son étouffement s’il canalise le mouvement social dans les bornes de ses politiques.

Flap
(Sherbrooke)

Liens

Le périodique El Libertario

La page du quartier 23 de Enero

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Extrait de Ruptures no 6.