La victoire sommeille : entrevue avec Jeunesse Apatride

Quel plaisir de découvrir le dernier disque du groupe street-punk Jeunesse Apatride! Les «Jeunes» ont été constamment au service du mouvement libertaire/militant au cours des dernières années, offrant plusieurs concerts bénéfices pour une diversité de causes (prisonniers politiques, diffusion libertaire, syndicalisme alternatif, etc.). Le dernier album, intitulé «La victoire sommeille», marque une avancée pour le quintette de Montréal.

On retrouve, bien sûr, les mêmes rythmes et mélodies qui ont fait le bonheur de leurs albums précédents («Pas de comptes à rendre à personne» et «Black Bloc n’ Roll»), ainsi que des textes sur la jeunesse rebelle et la fierté ouvrière. Le dernier album de Jeunesse Apatride a bien sûr, comme les autres, cette qualité d’exprimer clairement l’opposition entre tyrans et partisans. Mais sur ce disque, il y a certainement un élément de plus, centré surtout sur l’ouverture des textes qui ont une portée beaucoup plus grande que les précédents. Des thèmes complexes comme l’écologie, la mondialisation et la solidarité internationale sont abordés. Des paroles, noires mais justes, sont présentes; telles que : «Nous avons érigé des barricades, avec leurs propres cadavres» (de bourgeois). Sans doute, la chanson «À ma révolution» sera un succès chez les membres, sympathisantEs et amiEs de la NEFAC. C’est comme ça qu’on les aime... bien chaleureuses, romantiques et collectives. Le retour de «Streets of Montreal», un cover de Street Troopers, groupe Oi! influent des années ‘90, est une surprise qui sera appréciée. Bref, on ne peut que dire du bien de «la victoire sommeille». Il faut se rappeler que le pouvoir ouvrier passe aussi par la promotion de sa culture. Jeunesse Apatride apporte un soutien important au projet des libertaires en ce sens. Nous les remercions. Ce qui suit est une entrevue que Jeunesse Apatride nous a accordé récemment.

Vous êtes à votre troisième album et votre groupe existe depuis plus de 6 ans. À vos débuts vous étiez véritablement des «jeunes». Est-ce que les choses changent à l’approche de la trentaine? Êtes-vous toujours une Jeunesse Apatride?

Erreur HAAA!! En fait, ce n’est pas tout le groupe qui approche de la trentaine. Hans lui, approche plutôt la vingtaine. Enfin, c’est sûr que les choses changent, nous vivons des réalités différentes qu’à l’époque où nous avons commencé à jouer. Nos vies ont changé, nous n’habitons plus les mêmes quartiers, nous avons expérimenté plusieurs formes de travail, certainEs d’entre nous ont séjourné dans les cellules de l’État (pas longtemps, n’ayez craintes!), nous avons vécu des situations difficiles de précarité, etc. D’un autre côté, nous avons eu la chance de voyager, de lire, de vivre des moments pri-vilégiés de luttes collectives et de rencontrer une foule de gens qui nous ont fait réfléchir, qui nous ont poussé à voir le monde d’une façon différente et qui nous ont inspiré. C’est sûr que notre vision du monde a changé depuis le début du groupe et par conséquent, nos textes se sont raffinés et la musique a évolué. On ne sait pas si c’est de la maturité, mais bon, si ça en est, on doit en avoir acquis un peu. Nous sommes des individus en constante évolution, comme tout le monde, et nos expériences nous font grandir... pas vieillir! C’est pourquoi on reste le plus Do-It-Yourself possible et que notre façon de fonctionner à l’intérieur du groupe tente d’être le plus conforme possible avec nos idées. En conclusion, oui, nous sommes toujours une jeunesse apatride... c’est dans le cœur que ça se passe! Beuhhh Bière et Punk!

Suivant la dernière question, est-ce que votre public a beaucoup changé depuis le temps et... est-ce que votre relation avec votre public a changé?

On croit que Jeunesse attire toujours un peu le même public depuis le début. Un bon melting pot de punks, skins et militantEs. Des jeunes et des vieux et vieilles. Seuls les visages changent au cours des années. Ça dépend aussi des concerts et d’avec qui on joue. On pense que notre relation avec le public reste intègre et bien honnête. On est toujours ouvertEs à discuter et à écouter ce que le monde a à nous dire. À parler, faire la fête et tisser des liens de solidarité. Chaque discussion nous fait réfléchir, nous donne des idées, nous fait réagir, etc. Une fois que tu comprends que tu es un produit de la société, le mérite de tes accomplissements (dans notre cas, la musique) revient à tout le monde puisque tout le monde y a participé directement ou indirectement. Nos influences proviennent des groupes qui ont joué avant nous et nos textes sont issus d’une compréhension du monde rendu possible par une multitude d’interactions avec un peu tout le monde. En gros, le public de Jeunesse Apatride fait partie intégrante du groupe (sauf en ce qui a trait aux droits d’auteur, petits chenapans!) car il nous fait évoluer, nous critique et nous apporte son appui.

Vous avez fait une tournée européenne l’été passé. Comme ça s’est passé ? Prévoyez-vous y retourner ? Est-ce que vous pensez faire des tournées canadiennes et américaines dans le futur ?

Ça c’est bien passé. On en a beaucoup profité même si ce fut bref. Vraiment une belle expérience, dans son ensemble. On a réussi à passer deux semaines 24/24 ensemble sans se chicaner une seule fois. Avoir du plaisir conjointement, c’est probablement notre plus grande satisfaction. Nous avons ri, on a dormi dans des endroits pas possible... bref, c’était la folie, la camaraderie et les fous rires ! C’était tout de même bizarre par moment. On a voyagé avec un roadie Straight Edge qui ne parlait presque pas anglais et qui avait «Berlin Est» brodé sur son manteau. C’était vraiment cool de jouer dans les squats. Laissez-nous vous dire que leur bouffe végan était vraiment bonne. On pourrait vous écrire un livre là-dessus... pas sur la bouffe, bande de zoufs! En fait, on devrait y retourner à la fin septembre pour un autre trois semaines de débauche intensive. Pour les États, c’est un peu plus pointu à cause de certaines personnes dans le groupes qui ont genre, t’sé, euuuhh, des casiers! On a déjà eu des invitations pour jouer à Bostonne, Phily pis New York. Le reste du Canada, on n’y a pas vraiment pensé. On n’a pas vraiment de contacts ailleurs dans notre merveilleux pays (prenez note du sarcasme).

C’est quoi les ressemblances et différences entre politiser/radicaliser une scène musicale et politiser/radicaliser son quartier, son école ou son lieu de travail?

Premièrement, je ne crois pas qu’il est possible de mettre toutes les scènes sur le même pied. Par exemple, en ce qui concerne la scène skin, elle puise ses origines dans les mouvements ouvriers et la culture jamaïcaine même si aujourd’hui, le mouvement a beaucoup évolué, pour certainEs en bien, pour autres en mal. Il y a donc dès le départ certains traits d’affinités idéologiques entre les participantEs et une certaine cohérence, ce qui provoque une continuité dans le mouvement. Ensuite, cette scène s’inscrit dans une sous-culture marginale qui a vu naître plusieurs groupes précurseurs qui ont largement contribué à politiser et radicaliser quelques éléments de cette sous-culture. CertainEs contestataires s’y retrouvent minimalement, soit par les textes, soit par la musique, soit par le mode de vie. La politiser ne relève donc pas uniquement des musicienNEs ou des artistes puisque les gens qui assistent à ces concerts sont, pour une bonne partie, déjà actifs ou actives dans leur milieu ou, du moins, conscientiséEs. De plus, c’est généralement la scène qui, avec ses critiques et ses choix en matière d’achat, pousse certainEs artistes à se questionner ou se positionner. Dans ce dernier cas, c’est souvent dommage car les convictions ne proviennent pas du cœur, mais servent plutôt à faire plaisir à l’auditoire ou à vendre plus de disques et cela se sent.

Politiser/radicaliser un quartier me semble une toute autre histoire. Les liens qu’entretiennent les habitantEs sont plutôt d’ordre socio-économique ou bien culturel. Les gens, parfois, ne se connaissent que très peu entre eux et elles et n’entrent en contact les unEs avec les autres qu’à l’occasion d’activités anodines. De plus, les mass médias ont une place prépondérante dans chaque foyer et viennent concurrencer de façon déloyale, et même court-circuiter, toute tentative d’information alternative. Cette information alternative n’a, par conséquent, qu’une très mince portée et doit donc être véhiculée avec acharnement. Par contre, dans certains coins où une réalité commune est vécue par une majorité de citoyenNEs, il est peut-être plus facile d’arriver à impliquer les gens afin qu’ils et elles changent leurs conditions de vie. Pour politiser une scène ou un quartier, et ainsi arriver à le radicaliser, nous croyons que la chose importante à retenir ,c’est que de fortes convictions doivent être à l’honneur et que des arguments en béton [armé] doivent être utilisés afin de briser les conditionnements et détruire les préjugés.

Votre dernier album aborde des thèmes complexes tels que l’écologie, la mondialisation et les conflits internationaux. C’est, d’après nous, en phase avec le développement des problèmes sociaux de notre monde après le 11 septembre. Est-ce important pour vous que le punk rock ait quelque chose à dire sur l’actualité politique?

Tu parles du 11 septembre ‘73, j’imagine? Sans blague, les problèmes s’accentuent et sont plus flagrants mais rien ne date du 11 septembre… soyons honnêtes, les capitalistes, nationalistes et fondamentalistes de tout acabit ne sont pas apparûs du jour au lendemain. Ils et elles sont juste un peu plus visibles et leurs politiques sournoises sont seulement un peu moins cachées. Bref, pour nous, c’est très important qu’il y ait un message dans la musique, particulièrement dans le punk. Le punk rock est, selon nous, contestataire et rebelle. Pas nécessairement anarchiste, mais il doit y avoir de la substance. Ça fait vraiment chier, quand on entend dire que Simple Plan est considéré comme un groupe punk ou que Les Pistolets Roses se rangent derrière un gars comme Jeff Fillion. C’est de la criss de bouette. Le punk, c’est là pour faire danser, pour défouler, pour foutre la rage. Pas pour faire du cash ou chanter coumbaya. C’est dommage que le mouvement ait partiellement dérapé et qu’il se soit fait récupérer. La destruction des rêves fait partie des armes de l’État et de l’industrie. Quand on met l’effigie du Che sur des chandails Gap, on enlève tout le sens au mot révolution, au même titre que Molodoi qui se retrouve sur Sony. Pervertir le punk sert aux capitalistes ! Ils et elles font de l’argent tout en rendant les rêves libertaires et autogestionnaires banals et mercantiles … c’est un deux pour un… mais les punks dans l’âme ne sont pas dupes. Ils et elles ne se résigneront jamais devant l’assaut de gens mal intentionnés, fortunés et probablement d’une tristesse déconcertante !

Pour nous, le punk, le mouvement skinhead et le mouvement militant en général sont des amalgames de gens bigarréEs ayant un minimum de valeurs en commun qui se battent pour faire vivre leurs passions. De ce point de vue, le mouvement a tout intérêt à se doter de moyen de communication (journaux, peinture, radio, poésie, etc.) et la musique est l’un de ces moyens. En l’utilisant comme un vecteur d’idées, elle peut propager de l’information, poser les bases de remises en question, offrir des pistes de réflexion plus personnelles et critiquer des situations jugées inacceptables. Plusieurs thèmes, d’ordre rationnel ou émotionnel, peuvent être abordés dans la musique punk et il est souhaitable d’en toucher un maximum afin d’offrir une musique complète, créative, originale, qui fait bouger les choses et qui rejoint les gens. Nous croyons important de parler d’un peu tout ce qui nous touche. Nous critiquons le monde tel qu’il est. Il est donc normal de le faire par la musique en y attachant également des solutions personnelles porteuses d’espoir, transpirant la haine du médiocre (capitalisme, exploitation, racisme, oppression, répression etc.) et l’amour de la liberté. Il y a plein de groupes qui ne lâchent pas prise et qui tentent de redonner au punk du mordant pis du méchant.

La chanson “Streets of Montreal” de Street Troopers est reprise sur votre dernier album. Street Troopers fut l’un des bands oi/punk rock les plus importants des années ‘90 à Montréal. Quelle est l’influence que ce groupe a eu sur vous? Pouvons-nous établir une continuité entre Street Troopers et Jeunesse Apatride?

Bien, on peut sûrement y voir une petite continuité. Street Troopers n’a pas donné sa place et ses membres ont toujours dit ce qu’ils pensaient. Ils ont apporté un vent de politique dans une scène où il n’y en avait pas beaucoup. C’est sûr qu’il y avait des bands comme les «Bons à rien», «Amnésie» mais des bands skins affirmés et politisés, ça ne pleuvait pas. On ne veut pas taire la contribution de bands comme Shock Troops ou bien Banlieue rouge, mais bon, Street Troopers ce n’était pas la même chose. En plus, il y a une amitié de longue date qui nous unie à eux. Nous avons grandi dans le même patelin et nous sommes alléEs à l’école ensemble. Donc, c’est sûr qu’ils nous ont influencé quelque part et qu’ils nous ont probablement fait évoluer. Enfin, ça a été bien le fun de reprendre cette chanson-là avec leur chanteur. Les paroles sont écœurantes et elles représentent Montréal aussi bien aujourd’hui qu’il y a 10 ans… Rien n’est réglé !

Vous êtes connu-e-s pour faire une tonne de concerts bénéfices. Y’a-t-il parfois une tentation d’abandonner cette approche militante par rapport à la musique pour vous centrer sur une «carrière» musicale?

Si il y a quelque chose qu’on a jamais remis en doute, c’est bien le fait de faire des shows bénéfices pour les causes qu’on croit être bonnes et justes. C’est notre manière d’apporter notre soutien à plein de bonnes organisations. C’est une chose qu’on aime faire et ça nous fait vraiment plaisir. Nous prônons la collaboration, l’entraide et la solidarité. Ce n’est qu’être conséquentEs que d’interagir avec les organisations et individus qui le désirent. TouTEs et chacunEs travaillons pour des changements sociaux majeurs qui, en bout de ligne, rapporterons à l’ensemble de la société. Par ailleurs, on s’en fout de devenir populaire ou de faire de l’argent. Jeunesse Apatride, c’est un groupe de musique militant. On fait ça pour changer le monde, pour le fun et pour se défouler en sortant la rage qu’on accumule au travail et tous les jours en côtoyant la misère, les inégalités, la destruction de l’environnement, le mensonge et on en passe… beaucoup ! C’est notre manière de nous exprimer, de dire comment on voit la vie de notre côté, d’avoir du plaisir ensemble et comme nous l’avons déjà dit, de tisser des liens entre camarades ! Vive la solidarité sans frontière, vivre sans frontière!

MERCI JEUNESSE APATRIDE!

Entrevue réalisée par Nicolas, de la NEFAC-Montréal, avec les membres du groupe.

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Extrait du numéro 5 de Ruptures, la revue de la NEFAC.