Critique du film «La Prise»

Critique du film «La Prise»
2004 Naomi Klein et Avi Lewis

Les deux superstars auto-proclâméEs de la gauche canadienne, Naomi Klein et Avi Lewis, viennent de sortir un nouveau film: La Prise (The Take en version originale). Dernier-né du genre documentaire gauchiste à la Michael Moore, La Prise porte sur la lutte des travailleurs et travailleuses en Argentine qui occupent et se réapproprient les usines dans lesquelles ils et elles travaillaient avant de se faire renvoyer lors de la crise économique qui a balayé le pays il y a quelques années. Le film porte une attention particulière à la lutte des travailleurs-euses de l’usine de pièces mécaniques Forza San Matin, plus particulièrement sur l’un des travailleurs de cette usine et sa famille.

Avec un gros «fire the boss» («congédiez le patron») sur la pochette, c’est dur de passer à côté de ce film. À vrai dire, il est rafraîchissant de voir un slogan de lutte de classes quand tu te promènes dans ton club vidéo!

Comme dans toute bonne critique, il y a la fleur et le pot. Malheureusement, La Prise est selon moi une petite fleur dans un gros pot. Le film m’a laissé sur ma faim et m’a déçu sur plusieurs plans. Cependant, il y a bel et bien une fleur. Commençons donc avec les bonnes nouvelles.

L’un des aspects positifs du film est sans doute les différentes scènes qui montrent la solidarité ouvrière. Celle-ci s’exprime de plusieurs manières. On en voit un exemple intéressant à travers la scène où des centaines de personnes se présentent en face de l’atelier de fabrication de vêtements Brukman le matin même où les policiers reprennent l’atelier. Plusieurs scènes du film démontrent que la solidarité ouvrière est belle et bien vivante en Argentine et que les travailleurs et travailleuses sont prêts à se battre pour conserver les acquis de leur lutte. Ce combat est soutenu par des centaines de manifestantEs qui appuient les réappropriations ouvrières. C’est très rafraîchissant de voir une telle solidarité présentée dans un film plutôt «mainstream».

Le film en général est plutôt accessible et peut plaire à un peu tout le monde. On peut dire qu’un film comme La Prise peut permettre d’informer et de conscientiser un grand public. C’est ce que des films comme Bowling for Columbine, Fahrenheit 911 et La Corporation ont de positif. Selon moi, il n’y rien de mal à vouloir faire des films gauchistes «grand public», au contraire. Il est même souhaitable de voir plus de films et de documentaires grand public avec une analyse de classe anti-capitaliste. Cependant, le traitement de ce genre de films est souvent axé sur les histoires personnelles plutôt mélodramatiques et un sentimentalisme qui colle un peu mal à la réalité au jour le jour de la classe ouvrière. Dans La Prise, les histoires personnelles sont touchantes et en général pas trop mélodramatiques. Le film montre quand même des gens « ordinaires » qui luttent pour reprendre le contrôle sur leurs vies contre les patrons et l’État. Cependant, le film comporte plusieurs éléments sensationnalistes qui détournent souvent l’attention de la lutte des travailleurs et travailleuses pour se diriger vers des sous-thèmes souvent mal traités.

Comme vous pouvez vous en douter, c’est maintenant le temps du pot. Le point le plus négatif de La Prise est le ton souvent condescendant et prétentieux, de même que le manque d’analyse des producteurs. Klein et Lewis, étant des supers stars et porte-paroles auto-déclaréEs du soi-disant mouvement altermondialiste, expliquent l’inspiration du film en disant enfin avoir trouvé quoi répondre à ceux et celles qui trouvent que la gauche fait juste chialer et manifester, sans jamais rien proposer. Comme si les différentes tendances de la gauche n’avaient jamais su quoi répondre quand on leur demandait des alternatives au capitalisme. De plus, ils affirment que le cas de l’Argentine est une première, car selon eux, c’est la première fois dans l’histoire que des travailleurs et travailleuses socialisent des usines sans que cela soit imposé par un État socialiste comme en URSS ou à Cuba. C’est vraiment un manque flagrant de perspective historique. Avant que les bolcheviks ne prennent le contrôle de l’État en Russie, ce sont les travailleurs et les travailleuses qui ont fait avancer la révolution en se réappropriant les usines et en formant des conseils ouvriers. Les cas s’appliquent aussi à grande échelle lors de la révolution espagnole et à petite échelle partout dans le monde, incluant ici au Québec. Le cas de l’Argentine est assez unique sous plusieurs aspects, mais ce n’est pas la première fois que les travailleurs et travailleuses se réapproprient leurs lieux de travail et les dirigent démocratiquement. Ce qu’ils appelent la nouvelle économie, occupation et réappropriation d’usine, gestion démocratique et horizontale, est en fait une des bases même des principes socialistes libertaires, principes prônés et appliqués depuis près de deux siècles. On ne réinvente pas la roue quand même, l’autogestion ouvrière n’a pas été inventée en Argentine au 21ème siècle.

Contre cette « nouvelle » économie qui émerge en Argentine, Klein et Lewis nous présentent aussi les ennemis de ce mouvement : les patrons et les politiciens. Durant le film, certaines scènes mettent l’emphase sur la campagne électorale et la réélection (et plus tard la démission) de Menem, le principal responsable de l’imposition des politiques néo-libérales du Fond Monétaire Internationale (FMI) en Argentine. Même si je crois qu’il est important de dénoncer et d’analyser les politiques néo-libérales et l’arène politique en Argentine, le problème est que le documentaire le fait sans analyse claire. On nous présente le FMI et les politiques néo-libérales comme la source du problème, mais sans faire une analyse des problèmes présents avant la venue de ce modèle. Le film semble prétendre indirectement que le capitalisme populiste péroniste, avec ses programmes sociaux et ses politiques d’emplois, était une bien meilleure période pour la classe ouvrière. Bien sûr, les travailleurs et travailleuses avaient effectivement plus d’emplois et de meilleures conditions avant la crise des dernières années, mais l’ère péroniste était loin d’être un paradis ouvrier. Contrôle des syndicats par les bureaucrates de Parti, sabotage des groupes sociaux et radicaux, bénéfices répartis de manière partisanes, etc., la liste des problèmes pourrait être longue. Le film montre quand même la ferveur anti-électorale et anti-parti, mais en même temps met un peu trop d’emphase sur la campagne électorale, une énergie qui aurait été mieux utilisée à montrer davantage les réappropriations d’usines et les mouvements sociaux selon moi.

Un autre aspect très irritant du film est la flagrante autopromotion de Klein et Lewis. On les voit partout : dans les assemblées, dans les manifs, consolant un ouvrier sans-emploi, dans les fêtes de célébrations, etc. Personnellement, j’en ai rien à foutre de Klein et Lewis. Le film est sur les réappropriations d’usine en Argentine, par sur les supers stars du mouvement altermondialiste. Le film me semble déjà un peu long et avec un certain manque de focus. Rajoutez à ça l’autopromotion et c’est ce qui fait que le film n’est pas aussi bon qu’il aurait pu être. Cette critique de film aurait pu être plus longue, mais je me suis dit que chaque personne peut faire sa propre analyse. Pour ceux et celles qui ne connaissent pas grand chose sur la lutte en Argentine, je vous suggère de faire un peu de lecture et de recherche pour combler le manque d’information et d’analyse du film.

La Prise, même avec un message faible et un manque d’analyse flagrant, reste malgré tout un film à voir. Définitivement un film à conseiller à ses amiEs, membres de la famille et camarades au travail pas trop politiséEs, mais sans oublier d’initier une conversation sur le sujet après le visionnement. Le film nous montre quand même que des gens «ordinaires» peuvent se réapproprier leurs lieux de travail et que ce ne sont pas juste des fantasmes de gauchiste. On peut souhaiter que de plus en plus de films à grand public vont aider à inspirer la classe ouvrière à se battre contre les patrons et l’État, tout en souhaitant que le contenu et l’analyse des documentaires et des films de ce genre s’améliorent. À quand le retour en force des cinéastes anarchistes?

Ben

La Prise, 2004, 87 min.

==
Extrait du numéro 5 de la revue Ruptures.