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Réflexions sur la Sixième Déclaration de la forêt Lacandone et la nouvelle gauche latino-américaine

Alternative libertaire publie sur deux numéros un long texte des camarades du Mouvement libertaire cubain qui répondent par des réflexions bienveillantes à la fois critiques et constructives à la dernière Déclaration politique des zapatistes.

Pour lire la deuxième partie.

Le 1er janvier 1994 entrait en vigueur le Traité de libre-échange conclu entre les USA, le Canada et le Mexique, mais avec le nouvel an entrèrent également en scène « le feu et la parole » des rebelles zapatistes, surgis des profondeurs de la lointaine et oubliée forêt Lacandone pour troubler la fête des puissants. À l’époque, le monde entier semblait s’acheminer paisiblement vers une prétendue « fin de l’histoire », quasiment sans heurts ni contestations énergiques. Il le faisait en emboîtant le pas à la « mondialisation » et au néolibéralisme, c’est-à-dire – chose que l’on voudrait nous faire oublier, sous prétexte que ces seuls mots expliqueraient tout – en maintenant les structures qui existent actuellement, mais cette fois assumées de façon hégémonique par le système étatique de quadrillage des peuples et du capitalisme transnational ne constituant rien d’autre que les méthodes de domination et d’exploitation à grande échelle qui prévalent aujourd’hui. Dans un tel contexte si peu porté à l’espoir, l’irruption des zapatistes fut une véritable injection d’air frais apportant en outre la confirmation tonitruante du fait que l’histoire continuait et que rien n’avait stoppé la lutte des peuples – confirmation déjà donnée, naturellement, par d’innombrables mais moins visibles signes de résistance sur toute la surface du globe. C’est de la sorte que les regroupements de gauche de tout poil ont salué dès le début l’insurrection zapatiste et c’est ainsi qu’elle fut accueillie également par le Mouvement libertaire cubain, qui a contribué au lancement de plusieurs projets communautaires dans la forêt Lacandone, tels que l’École anti-autoritaire 1er Mai ou le Campement de solidarité directe Martyrs de Chicago. Pour nous, aujourd’hui comme alors, l’émergence et le développement de l’Armée zapatiste de libération nationale (EZLN), ainsi que son activité et ses résultats, doivent être compris et doivent accaparer toute notre attention en tant qu’émergence et constitution d’une nouvelle gauche révolutionnaire latino-américaine.

C’est la composition, le profil et les orientations d’une telle constellation de groupes et de pratiques rebelles qui constituent notre préoccupation première. Et c’est dans ce même cadre que s’inscrit notre prise de position sur la trajectoire de l’EZLN et la récente Sixième Déclaration de la forêt Lacandone sur laquelle elle a débouché, au même titre que leur traitement et leurs conséquences. L’objet de ce texte est donc de définir notre position et d’émettre notre opinion, avec toute la solidarité et le respect que le mouvement zapatiste s’est acquis par son propre mérite, et dont toute proclamation supplémentaire est inutile, mais sans faire pour autant l’économie – ce qui serait faire preuve de démagogie et d’opportunisme – de commentaires critiques qui nous semblent des plus opportuns pour contribuer au lent et laborieux travail de consolidation d’une nouvelle gauche révolutionnaire latino-américaine.

Quelle gauche ?
Et où la trouvera-t-on ?

Commençons par le commencement en répondant à la première des questions qui vient à l’esprit : qu’est donc cette nouvelle gauche révolutionnaire latino-américaine dont nous parlons ? Tout indique qu’il s’agit de cette gauche qui, loin d’avoir renoncé dans les mots comme dans les faits à l’utopie, trouve en elle, en dépit de tout, son principe moteur. Utopie que l’on peut définir à grands traits comme un tissu de relations de coexistence entre individus libres, égaux et solidaires, une utopie capable de renouer avec ses lointains et vénérables précédents authentiques et de les exalter de nouveau sans omettre leurs nécessaires révision et mise à jour. C’est une gauche qui s’alimente non seulement de la plénitude à laquelle elle aspire, mais aussi du vide extérieur, et qui germe sur le vaste terrain vague et lieu de désespoir ouvert par les échecs retentissants du « socialisme réel » et de la défection de l’anti-utopie néolibérale qui l’accompagne. Une gauche qui a appris à débusquer les sentiers étriqués et caducs – et à s’en défier – propres tant à l’avant-gardisme guérillero entraînant la création d’un parti unique fomentant l’exclusion qu’au populisme civil et militaire et au réformisme adepte ou s’inspirant de l’idéologie sociale-démocrate. Une gauche qui ne se sent représentée par aucune autorité « révolutionnaire » et remet en question le concept même de « représentation », une gauche qui cherche sa voie entre les clameurs du « ¡Que se vayan todos! » argentin [Qu’ils s’en aillent, tous !] et le murmure grandissant de qui veut « changer le monde sans prendre le pouvoir ». Une gauche qui prône l’autonomie indiscutable des mouvements sociaux de base comme matrice d’un monde nouveau et voit dans l’autogestion et l’action directe ses raisons d’être les plus authentiques. Une gauche dont l’EZLN veut sûrement faire partie et en qui, inversement, cette gauche a trouvé une de ses expressions les plus visibles.
Cela dit, ni cette nouvelle gauche ni l’EZLN ne sont des édifices achevés qui répondraient à un plan de construction mûri et rigoureux. Ils doivent au contraire être compris comme des travaux en cours, interrompus ici et là par des moments de doutes inévitables et parsemés d’inventions reposant sur les besoins d’une pratique rageusement antagoniste. Par exemple, l’EZLN ne peut se comprendre que si elle est conçue comme un mouvement de guérilla de transition. Ses origines sont dans une certaine mesure empreintes des constantes propres aux guérillas latino-américaines des années 60 et 70, où l’on retrouve la « libération nationale » comme principe fondateur, l’orgueil de se nommer et de se vivre comme une « armée », la mystique des « commandances », certaines réminiscences symboliques, etc. – constantes qui n’ont pas précisément été couronnées de succès et que l’EZLN ne semble pas encore avoir critiquées en profondeur. Cependant, le contexte même d’intervention de l’EZLN l’a conduite à adopter un profil qui ne répond plus désormais à l’ancien modèle, et ce, pas seulement parce que sa « guerre de libération », au sens classique du terme, n’a pas duré plus de douze jours, mais parce que deux ans plus tard, dès le 1er janvier 1996, dans la Quatrième Déclaration, l’EZLN nous donnait l’agréable surprise d’appeler à la formation d’une « force politique qui ne soit pas un parti politique » et de stipuler clairement qu’elle n’aspirait pas à prendre le pouvoir. Pour le dire dans notre propre terminologie, ce n’est ni le vieil avant-gardisme guérillero ni le réformisme social-démocrate et – encore moins, bien entendu – les mânes d’un populisme salvateur, que l’on imagine mal survivre dans l’anonyme quotidien de la forêt Lacandone. Il se trouve que ce qui commençait en 1996 à acquérir la plus haute importance pour les zapatistes est précisément ce que nous voulons relever tout particulièrement, ce qui est pour nous la pierre milliaire de la nouvelle gauche latino-américaine : l’autonomie des mouvements sociaux de base ; autonomie constituée, au niveau du rayon d’action de l’EZLN au Chiapas, par les communautés des peuples autochtones.

La trajectoire accidentée de l’EZLN a donc vu dès le départ cohabiter ombres et lumières. Voulant se donner de l’air, ce qui se comprend, et cherchant à étendre les répercussions de sa lutte à l’ensemble de l’État mexicain, l’EZLN a alterné ou fait cohabiter appels du pied et regards chargés d’une relative confiance envers les institutions dominantes, avec la consolidation et l’expansion du développement régional de son autonomie.
Marches et contre-marches du zapatisme
Les lumières n’ont débouché que sur une reconnaissance médiatique, sur des accords qui ne furent pas respectés, sur des ajournements, des atermoiements et des échecs ; les ombres, au contraire, ont consolidé son implantation dans sa sphère d’influence directe. Ainsi, tandis que les feux de la rampe ont conduit à la formation épisodique de grandes superstructures politiques qui allaient être volontairement ou involontairement livrées à la dynamique de l’État ou à son environnement implicite d’intervention, puis furent piégées dans les mailles de ses filets d’acier (la Convention nationale démocratique, le Mouvement de libération nationale, la Commission de concorde et de pacification, etc.), le travail souterrain, lui, allait accorder à partir du mois d’août 2003 un plus grand rôle aux communautés zapatistes et permettre une redéfinition de l’EZLN – fort probablement salutaire – l’EZLN cherchant depuis lors à se cantonner (quoique jamais complètement ni en fournissant des efforts suffisamment convaincants dans ce sens) dans le rôle d’un deuxième piano plutôt que dans celui du premier violon. C’est cette souplesse dans sa façon de penser la politique et cette dernière ligne d’action qui a permis la formation de cinq régions autonomes au Chiapas et des dénommés (pas d’une manière très heureuse) Conseils de bon gouvernement. Une nouvelle répartition des rôles qui est loin d’être résolue et qui a énormément à voir avec les débats et les problèmes de la nouvelle gauche révolutionnaire latino-américaine. Ombres et lumières donc, avec lesquelles l’EZLN a mis en évidence la fusion, sans idée préconçue, de vieux et de nouveaux éléments, en combinant – chose bien propre à un mouvement de transition, comme nous l’avons qualifié – quelques-unes des pratiques d’une armée de guérilla conventionnelle avec les indispensables audaces que réclament les organisations de base dans l’autoconstruction de leur autonomie. Un jeu d’ombre et de lumière qui n’est pas sans influencer profondément la Sixième Déclaration et « l’autre campagne » qu’il convient d’aborder sans plus attendre.

Commençons sur la même longueur d’onde en manifestant notre accord : s’il y a bien une chose que l’EZLN ait énoncée en toute clarté dans sa Sixième Déclaration de la forêt Lacandone, c’est qu’elle se sent trahie et que les principaux responsables du fiasco actuel sont les partis politiques institutionnels, et en premier lieu leurs dirigeants. Les phrases allant dans ce sens laissent peu de place à l’exégèse interminable et emberlificotée : « […] les hommes politiques ont montré clairement qu’ils n’ont pas un gramme de décence et que ce sont des crapules qui ne pensent qu’à gagner de l’argent malhonnête, en mauvais gouvernants qu’ils sont. Il ne faudra surtout pas l’oublier, parce que vous verrez qu’ils seront capables de dire qu’ils vont reconnaître les droits indigènes, mais ce n’est qu’un mensonge qu’ils emploieront pour que l’on vote pour eux, parce qu’ils ont déjà eu leur chance et qu’ils n’ont pas tenu parole. » Opportunisme et trahison qui sont partout la marque de fabrique et l’empreinte de la démocratie « représentative », pour parler tout aussi clairement, et qui ont leur place gravée en relief dans une éventuelle histoire universelle de l’infamie. Dans une telle situation, il est bon que l’EZLN cesse une fois pour toutes d’attendre quelque chose du système de parti d’État et qu’elle veuille tracer une ligne de démarcation bien nette et orienter son message dans une autre direction : « […] un nouveau pas en avant dans la lutte indigène n’est possible que si les indigènes s’unissent aux ouvriers, aux paysans, aux étudiants, aux professeurs, aux employés, c’est-à-dire aux travailleurs des villes et des campagnes ». Ou, pour le dire autrement, en allant encore plus loin et en élargissant l’éventail des mouvements de résistance : « Dans cette mondialisation de la rébellion, il n’y a pas que les travailleurs de la campagne et des villes, mais il y aussi d’autres gens, femmes et hommes, qui sont très souvent persécutés et méprisés parce qu’ils ne se laissent pas non plus dominer : les femmes, les jeunes, les indigènes, les homosexuels, les lesbiennes, les transsexuels, les migrants et beaucoup d’autres que nous ne verrons pas tant qu’ils n’auront pas hurlé que ça suffit qu’on les méprise et tant qu’ils ne se seront pas révoltés. Et alors nous les verrons, nous les entendrons et nous apprendrons à les connaître. » Un réseau d’opprimés, d’exclus et de victimes du malheur semble donc être au centre des préoccupations et des aspirations de l’EZLN et on ne peut que sentir la forêt Lacandone elle-même palpiter derrière de tels mots, des mots délibérément simples qui ne cessent pas pour autant d’avoir une signification à la fois proche et profonde.
On peut aussi être presque entièrement d’accord sur ce qui y est envisagé pour l’immédiat : une articulation plus ou moins stable de ces mouvements de résistance à l’aune d’un programme de gauche de lutte et le lancement, collectivement, d’une « campagne nationale pour la construction d’une autre manière de faire la politique ». Une autre manière de faire la politique qui devrait donc être conçue comme radicalement différente de celle poursuivie de façon insolente et opiniâtre par les partis parlementaires, toujours embarqués dans une succession rythmée et spasmodique de promesses séduisantes, d’amnésies inqualifiables et de justifications surréalistes.

Citons une autre attaque à boulets rouges des zapatistes : « Et les partis politiques officiels non seulement ne la défendent pas [la patrie mexicaine], mais ils sont les premiers à se mettre au service de l’étranger, principalement des États-Unis. Ce sont eux qui se chargent de nous tromper et de nous faire regarder ailleurs pendant qu’ils vendent tout et gardent la paye pour eux. » Un jugement lapidaire et sans appel que la Sixième Déclaration semble bien étendre avec certaines nuances au syndicalisme bureaucratique voué à se vendre : « Et si des travailleurs étaient dans un syndicat pour revendiquer légalement leurs droits, c’est fini, le syndicat lui-même leur dit qu’il faut retrousser ses manches et accepter de baisser les salaires ou de diminuer la journée de travail ou de perdre la protection sociale parce que, sinon, l’entreprise va fermer et va partir s’installer dans un autre pays. » Une autre manière de faire la politique, donc, sur laquelle les zapatistes ne s’étendent pas trop mais qui doit certainement être comprise comme le choix de la démocratie directe plutôt que la « représentation » hiérarchisée et enkystées ; le choix d’une participation active des individus avec leurs compétences en jeu plutôt que l’exclusion systématique qui bénéficie toujours aux technocrates et aux « éminences grises » ; le choix de la sincérité, du dialogue entre égaux et de l’élaboration partagée de ces rêves qui devront devenir communs plutôt que cette insensible et absurde foire des vanités où le simulacre et le mensonge règnent en maître. La Sixième Déclaration ne le dit pas explicitement, mais on est en droit de le voir comme sous-entendu car de telles orientations semblent bien être le véritable chemin de formation et de développement des communautés indigènes zapatistes, les traits essentiels de leur existence et de leur consolidation.

Pour lire la deuxième partie.